(Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

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(Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

 par Pandora A. O'Sullivan le Ven 9 Nov - 22:20


There was no black staining the walls of my memories
Pandora & Calixte






J'ai fixé le plafond une bonne partie de la nuit. Y avait ce foutu vent qui s'engouffrait par la petite fenêtre du grenier que j'ai oublié... enfin que j'ai eu la flemme d'aller fermer. Et puis y a eu la pluie, aussi. Mais tout ça, ce sont des excuses bidons parce qu'au fond, ce qui m'a maintenue éveillée... ce sont mes pensées. Les « et si » qui n'ont cessés de tourner et tourner encore dans mon esprit malmené par la fatigue, les « pourquoi » qui sont venus marteler les os de mon crâne et puis son visage... quand je ferme les yeux, je vois son sourire, les rides au coin de ses yeux quand il rit, la douceur de son regard, sa moue bougonne quand on ne déroule pas le tapis rouge à ses pieds... je vous jure que j'ai tout fait pour le détester. Je l'ai maudis, l'ai insulté copieusement, que ça soit en public ou dans mon oreiller, j'ai pleuré son absence, je me suis sentie ridicule – et je me sens toujours aussi ridicule – j'ai voulu qu'il revienne pour lui mettre une raclée, pour lui expliquer ma façon de penser mais ça na rien changer : le détester ne le fera pas revenir et surtout, le détester ne le chassera pas de mes souvenirs. Parce qu'il est, là, Calixte. Il est là en permanence, personnifié dans cette petite crevette innocente qui grandit en moi un peu plus chaque jour. Il sera là, Calixte, il y aura forcément quelque chose de lui chez cet enfant... que ça soit son sourire, son nez, ses cheveux... il y aura forcément quelque chose et c'est pour ça que je suis en train de me demander si je ne devrais pas simplement accepter la situation : il ne reviendra pas, je ne reviendrai pas, alors... pourquoi ne pas passer à autre chose ? Il faut que je reprenne le contrôle de ma vie et que j'accepte de vivre avec ça, que je guérisse de cet imbécile heureux qui a fracassé ma carapace en deux ou trois baisers échangés au cours d'une soirée.

Cette fois c'est dit, Calixte Seymour. Il faut que j'apprenne à t'ignorer.

Et c'est sur cette pensée sans queue ni tête et alors que le réveil affichait 4h36 que je me suis endormie. Pour me réveiller 7h plus tard parce qu'un con de merde s'est mis à taper contre la vitre de ma chambre. Rappelez-moi pourquoi j'ai déménagé ?

Je grogne, balance la première chose qui me tombe sous la main sur la fenêtre, à savoir une paire de chaussettes et me redresse sur le lit, vaseuse. J'ai faim. Première constatation. J'ai mal au crâne, aussi. Mais ce qui est le plus frappant, c'est cette impression que j'ai d'être dans un endroit qui manque d'oxygène. La pièce tourne autour de moi tandis que j'essaye en vain de reprendre mon souffle. Comme si j'avais couru plusieurs kilomètres sans échauffement... voilà bien une sensation que je n'ai pas expérimentée depuis longtemps. Machinalement, j'attrape une bouteille d'eau à côté du lit et une plaquette de comprimés. Avec la grossesse, j'ai dû changer de traitement pour mes poumons et l'actuel a le merveilleux inconvénient d'être moins efficace que l'ancien... autrement dit, je suis partie pour m'essouffler comme une petite vieille pendant encore 6 mois. Vraiment, Seymour, je te retiens. Non. On a dit ignorance. Je hausse les épaules, avale le cache, une gorgée d'eau et jette un œil à mon téléphone. Quatre appels manqués... Mon cœur rate un battement, je saute sur mes pieds, faisant sursauter Biscuit au passage, et m'empresse de rappeler en vitesse. Répondeur. Et merde... S'il y a bien une catégorie d'appels que tu ne dois pas manquer, Pandora, c'est bien celle de tes clients, bon sang ! Je retente un appel, répondeur à nouveau. Fébrile, je laisse un message vocal incohérent composé d'excuses balbutiées et d'une tentative d'explication à base de réseau capricieux.

Le message enregistré, j'augmente le volume de la sonnerie, jette le téléphone sur le lit et me précipite dans la salle de bain. Si je réponds au téléphone maintenant, je suis tellement peu réveillée que le type risque de se demander si je ne suis pas complètement torchée. Une douche froide, voilà ce qu'il me faut pour me réveiller ! Vêtements jetés à même le sol, tête passée sous le jet à peine tiède, je grelotte mais au moins, je me sens un peu moins dans le brouillard. En sortant, j'ai tout juste le temps d'enfiler un jeans et un haut qu'à nouveau, le téléphone sonne. Une serviette sur la tête à la façon d'un maharaja qui aurait opté pour le turban à fleurs, je me précipite dans la pièce d'à côté et me saisis du téléphone. C'est lui. C'est bien l'acheteur que j'aurais préféré ne plus jamais avoir en ligne. Il a la voix grave, le ton toujours aussi monocorde mais dans sa façon de s'exprimer, il y a une sécheresse qui trahie son impatience : il veut l'alto et il le veut dans les jours qui viennent. Alors j'essaye de lui expliquer que la copie est prête, qu'elle est identique à l'original mais il ne veut rien savoir. Il le veut, de Vuillaume, cet instrument de maître, cet alto que je ne peux lui fournir car il appartient à une personne que j'ai juré de ne plus jamais voir. Mais comment lui expliquer à défaut de voler l'instrument, j'ai couché avec son propriétaire ? Ça ne lui rendra pas son argent et surtout, ça ne le fera pas décolérer. Au contraire. Tandis qu'il déblatère son discours et intercale des menaces entre chaque argument, je traîne les pieds jusqu'à la cuisine pour me préparer un thé.

« Écoutez, mon vieux... ça ne sert à rien de me dire que vous allez faire de ma vie un enfer, le simple fait de vous avoir en ligne suffit à foutre en l'air ma journée. Laissez-moi parler ! Vous le saviez, que ça serait long. Le type qui possède le Vuillaume y tient comme à la prunelle de ses yeux, vous croyez que c'est simple de voler un objet à un crétin de ce genre ? Entre les assurances et le traceur GPS de l'instrument, à moins de réussir à l'éloigner assez longtemps, je ne vois pas de solution. Alors on peut procéder de deux façons différentes : soit je vous rends l'argent et vous vous démerderez avec un autre mais je vous souhaite bon courage, soit vous vous armez de patience et vous aurez cet alto quand j'aurai trouvé un moyen de me le procurer. »

Et même si je sais que je n'ai pas l'argent pour le rembourser actuellement, je sais aussi que ça serait mieux pour tout le monde d'abandonner ce projet. Et puis avant, il n'y avait que moi, mon avenir inexistant et ma réputation en jeu. Maintenant... y a ce petit bout que j'ai malgré moi envie de protéger et je sais que cette protection entrera très vite en conflit avec mes activités illégales. Face au miroir posé au-dessus d'un petit guéridon, je me rends compte que ça commence vraiment à se voir et que sous le t-shirt que je porte, je ne peux plus tromper personne. Encore moins un type aussi pourrit.

« Je vous donne six mois. Si je n'ai pas le Vuillaume à ce moment-là, vous entendrez parler de moi. »

Six mois... six mois c'est trop peu, surtout dans ma situation. J'essaye de parlementer, de lui expliquer que ça peut prendre deux mois comme dix-huit mais rien à faire : ça sera ça ou rien. Une demi année... mon cœur s'emballe, ma respiration aussi et au moment où il raccroche, probablement fier de son petit effet, je me sens vaciller et alors que mes jambes s'affaissent sous mon poids, je fais tomber ma tasse de thé qui va se briser sur le parquet. Et c'est à cet instant qu'on frappe à la porte.

« Et merde, fais chier ! »

Qui peut bien venir me voir maintenant ? Appuyée contre le guéridon, je tente de fixer mon propre reflet mais il danse devant mes yeux et mes jambes refusent de bouger. Et si je me contentais de faire comme si je n'étais pas là ? Impossible, celui ou celle qui a frappé a forcément dû entendre la tasse se casser. Il y a du thé partout sur le parquet, Attila s'est précipité dessus pour voir si, par miracle, ça ne serait pas du chocolat... qu'est-ce qui pourrait être pire, après tout ? C'est peut-être Rosamund, qui sait ? À cette pensée, je trouve finalement la force de me redresser et, d'un pas chancelant, me dirige vers la porte que j'ouvre... pour me retrouver nez à nez avec la dernière personne sur Terre que j'ai envie de voir. Non pas l'acheteur, suivez un peu ! Calixte, voyons ! J'ai dit que la journée ne pouvait pas être pire ? Raté, elle vient de basculer dans le cauchemardesque. Il est là, sur le pas de la porte, ses cheveux dégoulinant d'eau de pluie et ses valises dans les mains. Et moi je suis là, la respiration sifflante, une serviette à fleurs dans les cheveux.

Nos regards se croisent et instinctivement, mon corps a envie de se précipiter vers lui, de l'embrasser, de lui dire qu'il m'a manqué mais mon esprit et ma raison me retiennent : je ne dois pas. Pendant un instant, je le dévisage. Il a l'air fatigué, perdu et... triste. Tellement triste. C'est cette tristesse qui m'empêche de lui claquer la porte au nez sans mot. Finalement, je préfère le sarcasme.

« Tu pars en vacances et tu tenais à me le montrer ? »

Et ça, en langage Pandora, ça veut dire « tu m'as manquée ». Pourtant, la raison l'emporte à nouveau et je soupire, lasse.

« Qu'est-ce que tu fais là, Calixte... ? Qui t'a donné ma nouvelle adresse ? »

Je n'ai pas envie qu'il se fasse des idées, je ne veux... non. En réalité, j'ai envie qu'il se fasse des idées, que tout redevienne comme avant mais si je souffre de son absence, je sais que je souffrirai encore plus s'il s'éloigne à nouveau. Pour autant... ai-je le droit de le laisser là alors qu'il semble si malheureux ? Et puis il pleut...

« Reste pas là, tu vas choper la crève... »

Je m'écarte, le laisse entrer et referme la porte avant de me diriger vers la cuisine pour refaire du thé. Et cette fois, ça serait chouette de ne pas casser les tasses, Pandora. Pendant que l'eau chauffe, je retire la serviette de mes cheveux qui doit me donner un air idiot et m'empresse d'aller nettoyer mon bazar.

« Qu'est-ce qui t'arrive ? »

Et en disant ça, je garde les yeux rivés sur le sol tandis que je ramasse un à un les morceaux de faïence. Je n'ai pas envie de le regarder... parce que croiser son regard, ça serait remettre tout en question, toutes mes bonnes résolutions de la nuit dernière. Parce que pour le bien de tout le monde, il vaut mieux que je cesse de t'aimer, Calixte.
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Re: (Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

 par H. Calixte Seymour le Sam 10 Nov - 11:42

 
   

There was no black staining the walls of my memories

   pandora & calixte
 
 
Répète-moi ça ? Calixte déglutit péniblement. Droit, dramatiquement droit, les mains nouées dans le dos. Cet instant, il l’avait vu venir. C’était inévitable, de toute manière : Calixte se connaissait aussi bien qu’il pouvait connaître Papa. Et que Papa soit revenu en ville, pour une durée indéterminée, suivant avec attention la rééducation de son cadet, veillant sur son aîné et sur sa petite dernière avec l’attention d’un père aimant et attentif, ça n’augurait rien de bon. Calixte se redressa, s’efforça à ne pas baisser les yeux ni détourner le regard. Il l’avait vu venir, ce moment, dans les moindres détails. Les seules inconnues étaient le lieu, l’heure, le moment, les circonstances… mais la conclusion, elle, n’avait jamais souffert du moindre suspens. La voix froide de Papa se fit menaçante, quand il se releva – péniblement ne manqua pas de noter le cœur douloureux et coupable de Calixte – pour s’approcher du fils décevant. Calixte dut se concentrer pour ne pas reculer, pour ne pas s’avachir, pour ne surtout pas flancher devant Papa. Ne pas aggraver son cas. Henry. In inspira. Difficilement. Répète-moi ce que tu viens de me dire. Et dans la voix de Papa couvait une colère difficilement contenue, marquée d’un contrôle qui s’étiolait à chaque seconde un peu plus, d’une déception immense, d’une désillusion aussi. Pendant un instant, Calixte envisagea de s’excuser. Ravala son je suis désolé : il ne devait pas s’excuser. Juste assumer. Je… Pourquoi était-ce aussi difficile de le redire ? Sa main enserra son poignet, tirant sur son bras pour le forcer à rester droit, pour concentrer sa respiration sur la douleur naissante, sur ses abdominaux contractés, sur sa voix tremblante. Sur la honte, aussi, qui menaçait de le submerger. La honte et cette envie de hurler qui ne le lâchait pas. Pourquoi devait-il en avoir honte ? Il aimait Pandora. C’était indéniable. Il n’arrivait pas à se la sortir de la tête. Ça faisait six semaines, à peine, depuis qu’elle était venue le voir à l’hôpital, mais six semaines qui avaient râpé contre sa peau comme du papier de verre, écorchant son épiderme, creusant sa poitrine. Gravant un manque dans sa gorge et dans son estomac. Un téléphone mort, amorphe ; des regards qui ne trouvaient pas leur cible ; des éclats roux aux coins de ses yeux, des voix qui résonnaient ; des échos de violoncelle qui le laissaient à vif. Pourquoi aurait-il dû avoir honte d’être amoureux ?

Parce que Papa avait honte de lui. J’ai mis une fille enceinte. Et elle… on a décidé de garder l’enfant. L’avaient-ils décidé à deux, ou Pandora était-elle revenue sur sa décision, sans le lui dire, sans lui parler, enfermée dans le refus qu’elle avait de répondre à ses messages, de comprendre sa position ? Calixte se mordit la lèvre. Papa sembla vieillir d’une dizaine d’année en l’espace d’une seconde, et la culpabilité lui mit le cœur au bord des lèvres. Il accusa le coup, gardant le port droit et fier qui marquait, depuis toujours, la silhouette du duc. Et fit un pas en arrière. La première fois, Calixte avait juste murmuré qu’il allait être père. Incapable de répéter ces quatre petits mots, il avait tourné les choses d’une autre manière, d’une façon qu’il voulait croire plus neutre mais les faits, au fond, n’avaient pas changé. Et ils le savaient tous les deux.

Aurait-il pu éviter de l’annoncer de cette manière à un Papa déjà trop malade pour qu’en plus de cela, on le charge du poids des soucis ? Non. Calixte avait vu venir cet aveu. Et s’il avait voulu plus que tout le retarder de quelques mois encore, le temps de faire la part des choses… Je suis désolé, Papa, je suis vraiment désolé, je… Le regard noir du duc de Somerset le coupa, le mit au défi de poursuivre sur cette lancée, Calixte déglutit. Je vous en prie, Papa, ne… je vais arranger ça, j’ai… elle m’a promis de ne pas s’en servir contre moi, de… Que pouvait-il dire ? Que pouvait-il faire ? Il avait perdu Pandora en tentant d’agir du mieux qu’il le pouvait en de telles circonstances, et maintenant avait-il définitivement perdu la considération de Papa ? En avait-il définitivement épuisé toute la patience ? Ou plutôt… Papa, je vous en supplie dites quelque chose… on est au XXIe siècle, ce n’est pas… Dites quelque chose ? La voix de Papa claqua. Taisez-vous, Henry. Et le vouvoiement aggrava la situation de Calixte, marqueur certain que le pire était à venir. Papa recula, se laissa tomber dans son fauteuil. Calixte envisagea de faire de même, se rendit compte qu’il était incapable d’esquisser le moindre geste, de peur que l’apparent calme de Papa ne soit brisé par un geste maladroit. Il hésitait même à respirer. Le moment était-il bien choisi pour lui dire qu’il aimait la mère de l’enfant ?

Je veux son nom. Son prénom. Sa profession, son adresse, ses antécédents, tout ce qui pourra être utile pour nos avocats si jamais les circonstances nous obligent à devoir nous défendre. Et je veux que tu prennes tes responsabilités en main.. Calixte fut tenté de rétorquer qu’il avait trente ans, et que ses responsabilités, il les prenait et les gardait en main depuis des années. Ce à quoi une petite voix lui fit remarquer qu’il habitait toujours chez ses parents, malgré ses trente ans. Qu’il se tournait toujours vers son grand frère dès qu’il avait un problème. Qu’il se tournait toujours vers son père, dès qu’il était dépassé. Et qu’il n’envisageait pas une vie sans voir sa sœur et sa mère au minimum une fois par semaine, pour la première, et une fois par mois, pour la seconde. Impuissant, Calixte tenta de commencer à acquiescer. Accepter. Elle… La main de Papa se leva une seconde fois. Calixte se tut, instantanément. Il y avait des limites à ses rébellions, et ses limites avaient toujours été intimement liées à son manque de courage face à Papa. Il avait hurlé contre le courrier du LSO qui avait fini au fond d’une poubelle, déchiré en huit morceaux ; il n’avait pas osé claquer la porte et s’arracher au cocon rassurant des Seymour pour s’octroyer le droit de devenir altiste. Il avait pleuré, supplié, tenté de passer un marché, de convaincre, de repousser le plus longtemps possible, mais il avait fini par tirer sur Abigaël : il avait été incapable de tourner le dos à des années d’enseignement, et à cette conviction qu’on avait gravée en lui, celle que le plus grand bien était nettement plus important que son propre bonheur. Et là, une nouvelle fois… aurait-il dû avoir honte de vouloir faire passer son propre bien-être avant l’intérêt des Seymour, l’intérêt des Veilleurs, l’intérêt d’Edward et de tout ce qu’on avait pu lui apprendre ? D’abord ton frère, puis toi… je suis déçu, Henry. Vraiment déçu. La voix de Calixte ne fut qu’un souffle faible. Je sais… je suis désolé, mais… Et une fois encore, il fut incapable d’aller plus loin. Pas de mais. Henry, vous m’arrangerez ça. Je vous ferai parvenir un document, vous apposerez votre signature dessus, et je veux que la fille fasse de même. D’ici là, je ne veux plus vous voir ici.

Pardon ? Il devait avoir mal entendu, non ? Papa, vous devez plaisanter ? Non, Papa ne plaisantait pas. Il pouvait le lire dans ses yeux, il pouvait le voir dans son regard, dans son visage aussi fermé qu’implacable. Je pense avoir été clair, pourtant. Calixte dénoua ses mains, fit un pas dans la direction de Papa. Henry. Un vouvoiement signifierait une prise de distance. Un tutoiement… Papa… Les suppliques et les émotions n’avaient jamais fait flancher le duc, Calixte le savait, pourtant. J’en ai assez d’être patient avec toi. Alors, quitte cette maison. Et ne reviens que lorsque tu cesseras d’humilier les Seymour. Le tutoiement se para d’irrévocabilité. Calixte savait reconnaître un ordre quand il en entendait un. Surtout venant de Papa.

Trois heures plus tard, il était à la rue. Sensation étrange, main lovée dans un sac, perdu, abandonné dans la voiture, son chauffeur attendant une adresse pour démarrer, Edison allongé entre ses jambes, langue pendante, à tenter de comprendre ce que lui et son maître faisaient là. Trois heures plus tard, il était là, à délaisser la résidence des Seymour pour… aller où, au juste ? Calixte tremblait. Vraiment. Il avait vu venir cette discussion. Il en avait pressenti les conclusions. Et les conséquences.  Mais pas celles-là. Pas aussi extrêmes. Et depuis la mort d’Abi, il ne s’était jamais senti aussi seul qu’à cet instant, malgré la présence de son chien, incapable de se tourner vers son frère, incapable de se tourner vers sa sœur, incapable de se tourner vers quiconque. Incapable de savoir ce qu’il devait faire. Trop lié à sa famille, trop lié à son cœur, aussi. Trop… trop. Il ânonna une adresse apprise par cœur ces dernières semaines.

Il n’avait pas pu s’empêcher de continuer à la voir, même à distance. Il n’avait pas pu s’empêcher de continuer à la surveiller, à l’observer. Trop rapidement, la voiture s’arrêta. La porte s’ouvrit. On lui proposa un parapluie, Calixte fit la bêtise de refuser : la voiture redémarra. Le laissa seul, face à une porte, face à un bâtiment. Que faisait-il là ? Il avait reçu, un peu plus tôt, un mail de la part des avocats de sa famille ; un document à compléter avec les informations de chacun. Henry Calixte Seymour parfaitement dactylographié. Des blancs là où il allait devoir se résoudre à écrire Pandora Aisling O’Sullivan d’ici quelques heures. Était-il venu là pour lui montrer ce pdf ? Pour la convaincre de l’imprimer, de le signer ?

Avoir d’avoir pu ne serait-ce que songer à répondre à cette question, il frappa à la porte. S’en voulut immédiatement. Envisagea de faire volte-face. Se retrouva devant Pandora. « Tu pars en vacances et tu tenais à me le montrer ? » L’agressivité le heurta de plein fouet. Je… Tout comme le soupir las qui suivit. « Qu'est-ce que tu fais là, Calixte... ? Qui t'a donné ma nouvelle adresse ? Reste pas là, tu vas choper la crève... » Il tremblait. Pandora… La pluie dégoulinait dans sa nuque, plaquait ses cheveux contre sa peau. Que faisait-il là ? Qui lui avait donné sa nouvelle adresse ? Il se laissa guider à l’intérieur de la maison, sans rajouter un moment. Trop hébété pour articuler quoique ce soit. Sa famille, l’assurance d’avoir toujours un toit, un endroit où aller, se ressourcer, d’avoir toujours le soutien de l’ensemble des Seymour dont il était le petit prince… Papa lui avait retiré tout ça, d’un seul coup. De quelques mots, il l’avait mis au pied du mur. Assume. Et il l’avait mis à la porte. Ce n’était peut-être que des paroles jetées en l’air, ce n’étaient peut-être que l’affaire de quelques jours, mais… les faits étaient là. Et Calixte était là, aussi : devant Pandora. Il laissa tomber son sac dans un coin, sur le paillasson, craignant de tout tremper par la pluie accumulée. Il laissa tomber son manteau, réagit comme un automate en s’enfonçant dans ce décor qu’il découvrait, ignorant les chiens, affligeants de curiosité, qui le reniflaient. Et qui reniflaient un Edison bien plus assuré à cet instant que ne l’était son maître. L’eau chauffa, Pandora s’activa. Et lui, resta immobile, sans savoir ce qu’il convenait de faire, de dire, ce qu’il avait véritablement envie de faire, ou de dire. « Qu'est-ce qui t'arrive ? » Elle ne le regardait pas droit dans les yeux, bien évidemment. Lui non plus, ne pouvait tout simplement pas la regarder. Il se contenta de s’accroupir, pour récupérer son chien. Je…

D’ordinaire, Calixte était de ces personnes qui avaient toujours quelque chose à dire. De jolies phrases à prononcer, dans des éclats de rire complices. Un orateur qui savait tirer son épingle du jeu en toutes circonstances, ou presque. Mais pas à cet instant, alors que le monde semblait s’effondrer autour de lui, de plus en plus, inexorablement, irrémédiablement. Irrévocablement, aussi. Calixte se redressa. Nerveux. Je ne savais pas où aller. J’ai… toujours su où… Allait-il passer pour un stalkeur ? Je… j’avais besoin de savoir où tu habitais. Et c’est… le premier endroit auquel j’ai pensé… Elle ne devait rien comprendre à ce qu’il disait. Lui-même, d’une certaine manière, n’avait aucune idée de ce qu’il disait. Calixte s’efforça de se calmer. D’être plus clair.

Clair, précis, concis : c’était ce que Papa lui avait enseigné. Être clair, précis, concis, en toute chose : aller droit au but. Toujours. J’ai dit à mon père, pour nous… j’ai… il m’a demandé, il voulait savoir ce que… je lui ai dit et… Il tremblait, il tremblait vraiment. Il avait du mal à respirer, aussi. Je… je lui ai dit que nous… Avait-il réellement le droit de dire nous, après le message qu’il avait envoyé, fin mars, après la décision qu’il avait prise ? Je lui ai dit que nous allions le garder, et… il Il était ridicule. Un véritable enfant. Et les larmes qui dégoulinaient sur ses joues n’étaient plus dues à la pluie, malgré tout ce qu’il pouvait tenter de se répéter, encore et encore. Il m’a mis à la porte. Je ne savais plus où aller. Je… Je suis désolé. C’était une mauvaise idée.

Il ne pouvait pas lui demander de signer le document, il ne pouvait pas se décider à faire une croix sur sa paternité. Sur ce nous maladroit. Calixte se redressa. Je n’aurais pas dû venir, je… Eddie, on va y aller… Le chien, en train de jouer avec le corgi et l’autre boule de poils, se redressa lui aussi, parfaitement dressé. Comme Calixte face à son père, dans un sens. Il devait y aller. Il ne pouvait pas rester là.

 
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Re: (Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

 par Pandora A. O'Sullivan le Sam 10 Nov - 11:48


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Pandora & Calixte






Je crois bien que la première question qui a percuté mon cerveau à l'instant où j'ai refermé la porte derrière Calixte c'est : pourquoi je ne la lui ai pas simplement claquée au nez ? Parce qu'il a l'air triste et piteux et mignon, tout seul sur le paillasson ? Non, bien sûr que non... il y a autre chose de bien plus sournois derrière tout ça et c'est sûrement ce qui va me perdre. J'aimerais une fois de plus savoir ce qu'il a dans la tête, ce qu'il pense, si ses sentiments ont été feints et exacerbés par les médicaments où s'ils étaient réels, s'il va une fois de plus se défiler, s'il va me mentir... Ramasser les morceaux de faïence éparpillés au sol m'occupe les mains et m'empêche d'arpenter la pièce et de m'éparpiller à mon tour. Pour quelqu'un qui aime s'écouter parler, je trouve qu'il galère beaucoup à trouver ces mots mais ça, je me garde bien de le lui dire, ça risquerait de faire vaciller encore plus son discours. Pourtant, au milieu de toutes ces hésitations, une chose me frappe et malgré moi, je me tourne vers lui.

« Attends... tu veux dire que depuis 6 semaines, tu me fais suivre ? Que tu me suis ? Bon sang, Calixte... Tu n'avais pas le droit de faire ça... »

Non il n'avait pas le droit. Il n'a jamais eu ce droit. Parce qu'alors que je me sentais enfin en sécurité et chez moi, je me sens soudain inquiète. Si Calixte peut mobiliser des ressources pour me retrouver, tout le monde le peut et ça, c'est franchement flippant. Que se serait-il passé si dans 6 mois, dans 2 ans, dans 5 ans, Calixte s'était pointé ici, se présentant à la crevette comme étant son père ? Que se serait-il passé si, dans ce laps de temps, j'avais refait ma vie avec un autre ? Je me relève avec les morceaux de faïence dans les mains, esquive à grand peine les trois chiens qui jouent – parce qu'en plus il est venu avec Eddie – et m'empresse d'aller tout jeter à la poubelle. Une fois revenue au salon, je croise les bras devant moi mais continue à fuir son regard. C'est là qu'il reprend et que je le coupe pour la seconde fois.

« Y a pas de nous, Calixte. Y en a plus. »

Parce que nier l'existence d'un « nous » à un moment de nos vies, ça serait cracher sur ce que nous avons vécu. Y a eu un « nous », y a eu un tout, quelque chose qui nous ait tombé dessus avant même que nous ne nous en rendions compte, mais y a eu un « nous ». Seulement ce « nous », il s'est envolé avec les couilles en cristal de sa majesté Calixte. Je m'appuie sur le rebord du canapé, en proie à un nouveau vertige et pose machinalement une main sur mon ventre. J'ai toujours trouvé ce geste un peu con, un peu trop maternel, un peu trop forcé... jusqu'à ce que je me rends compte qu'il est inné et sincère. Il se fait instinctivement, sans même qu'on y pense.

Alors Calixte a tout dit à son père. Il lui a tout raconté et mon cœur s'emballe à cette idée. Comment un père peut-il être à ce point terrifiant pour ses propres enfants ? Pire, comment un père peut-il mettre à la porte son fils de trente ans sous prétexte qu'il va être père ? Ne devrait-il pas être heureux et le féliciter ? Je me rends compte que là où Calixte connaît une partie de mon histoire, j'ignore à peu près tout de la sienne. Il est très secret, je sais simplement qu'il a un frère aîné et une petite sœur mais ses parents... je ne peux m'empêcher d'imaginer de vieux noble, lui en redingote et rouflaquettes, elle en robe à crinoline et boucles à l'anglaise. Parce que c'est l'image que me renvoie Calixte : celle d'une noblesse vieillissante, poussiéreuse, complètement dépassée par son temps. Une noblesse qui finira par s'étouffer dans sa propre incapacité à évoluer. Et je vois Calixte, perdu au milieu de tout ça, écartelé entre des principes qui ont dû lui être martelés dans le crâne pendant des années et une envie naturelle d'évoluer. Parce que c'est normal, pour un jeune adulte de tout juste trente ans de vouloir vivre sa vie, seulement si sa vie doit coller à l'image que ses parents se font de l'honneur, il sera triste et aigrit dans moins de dix ans. Si ce n'est pas déjà le cas. Pourtant, je le laisse parler, ou plutôt bafouiller, sans dire un mot. Les yeux rivés sur les trois chiens qui s'amusent, je me contente d'écouter et de dresser un portrait mental de Lord Seymour le terrible. Je ne l'aime pas, ce nous qu'il s'obstine à employer... parce que ça sous-entend qu'il existe toujours, qu'on a un avenir ensemble et je sais que c'est une utopie.

« Je t'en prie, Calixte, arrête de dire nous... »

Je ne comprends pas pourquoi il en a parlé à son père alors même qu'avant de venir ici, il n'était pas certain que j'ai gardé l'enfant. Si mes gestes me trahissent actuellement, il aurait aussi bien pu se pointer ici avec ses aveux sur la conscience, tout ça pour découvrir que ce petit « nous » grandissant n'existait déjà plus. Alors pourquoi avoir pris de tels risques alors même qu'il m'a sous-entendu par sms que ses sentiments et engagements n'étaient pas réels ? Pourquoi, bon sang, pourquoi ? Et alors qu'il m'annonce que c'est une erreur et qu'il n'aurait pas dû venir, je le devance et m'interpose entre lui et la porte d'entrée. Ce n'est que là, face à lui et obligée de le regarder dans les yeux que je me rends compte que les siens sont rougis de larmes qui continuent de couler en se mêlant aux gouttes de pluie qui tombent de ses cheveux. Je sais Calixte entier. Je le sais aussi sincère dans ses émotions. Et ces larmes, si elles sont feintes, sont l'œuvre d'un très bon comédien car j'y crois. Calixte est malheureux et je m'en veux soudain d'être aussi froide avec lui. Seulement, pour me protéger et protéger le petit, je suis obligée de rester ferme.

« Non, Calixte. Tu ne t'en iras pas. Tu ne peux pas débarquer ici, m'annoncer que tu me suis depuis des semaines, que ton père t'a mis à la porte et que tu lui as tout raconté, tout ça pour fuir la queue entre les pattes derrière. Bordel mais elles sont passées où, tes couilles, en trois mois ? »

Et voilà, je m'énerve. Et comme à chaque fois que je m'énerve depuis trois mois, comme à chaque fois que les émotions me submergent, je me mets moi aussi à pleurer.

« J'ai eu envie de te détester, Calixte Seymour... J'ai eu envie de te haïr, de te maudire, de te vouer au pire mais je n'en peux plus... c'est trop dur d'aller à contre courant de ce que je ressens, tu comprends ? Tu ne peux pas m'avoir offert le meilleur et tout me reprendre d'un coup, c'est injuste. Alors tu vas rester là et assumer. »

Assumer ses sentiments s'il y en a, assumer les conséquences de nos actes parce que je n'y arriverai pas seule et je le sais. Alors je m'approche, pointe un doigt sur sa poitrine et chasse d'un revers de la main les larmes qui coulent sur mes joues.

« Je ne connais pas ton père, Calixte. C'est sûrement un homme avec plein de qualités mais actuellement, tout ce que je vois, c'est un père qui préfère tourner le dos à son fils plutôt que de lui tendre la main. Alors oui, pour l'instant, ton père est un crétin et je pèse mes mots. Seulement dis-moi... est-ce que tu préfères honorer un père en te rendant malheureux ou est-ce que tu vas un jour finir par vivre ta vie comme tu l'entends ? »

Parce que je le sais et il le sait : je ne supporterai pas d'élever un enfant à qui on répétera sans arrêt qu'il est un bâtard indigne de la branche paternelle de la famille.

« Alors maintenant, je veux des réponses. Pourquoi est-ce que tu lui as tout dit ? Comment pouvais-tu savoir que je garderai l'enfant ? Et pour l'amour du Ciel, pourquoi est-ce que c'est moi que tu es venu trouver ? J'ai besoin de comprendre, Calixte... »

Parce qu'au fond, je sais que je suis heureuse que ça soit moi qu'il soit venu trouver et pas son frère, sa sœur ou pire : le détestable et horripilant crétin qui lui sert de meilleur ami. Seulement, ça rend tout tellement plus compliqué.

« J'ai besoin de comprendre et lui aussi... »

Et je ne sais pas ce qui me prends à cet instant. Je ne sais pas ce que je cherche en prenant sa main et en la posant sur mon ventre. Parce qu'il est trop tôt pour qu'il sente quoi que ce soit mais je désespérée. J'ai besoin d'imaginer qu'il sent quelque chose et qu'il prenne conscience de tout ça. Parce que j'ai envie de le détester plus que quiconque mais que j'ai déjà épuisé mon quota sur mon père. Calixte, lui, n'éveille que la tendresse en moi et je ne peux rien y faire.
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Re: (Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

 par H. Calixte Seymour le Sam 10 Nov - 11:50

 
   

There was no black staining the walls of my memories

   pandora & calixte
 
 
Assumer. Calixte était ici pour assumer. Papa l’avait mis à la porte pour qu’il assume, pour qu’il regarde la réalité en face, pour qu’il regarde droit dans les yeux ses responsabilités et qu’il accepte, enfin de faire ce qui devait être fait. Assumer, c’était ce qu’il était supposé faire. Dans son téléphone, soigneusement rangé dans sa poche, un pdf ouvert, n’attendant qu’une signature, que quelques paraphes, que quelques gouttes d’encre pour qu’il puisse à nouveau regarder son père dans les yeux ; assumer, Calixte était venu jusqu’ici pour assumer. Alors pourquoi, pourquoi donc, se sentait-il incapable de parler, de faire une phrase complète ? Pourquoi donc tremblait-il et tremblait-il encore, de plus en plus, dans des syllabes avortées, dans des phrases inachevées, dans des pensées qu’il ne parvenait pas à finir ? Assumer, Calixte en était tout simplement incapable. Parce qu’assumer, selon le point de vue de Papa, c’était perdre définitivement Pandora. Couper complètement tous les liens qui pouvaient subsister entre eux deux, trancher le peu qui le liait à son enfant, parce qu’assumer c’était choisir de ne plus être un futur père, de ne plus avoir d’enfant, de renoncer à tous droits sur ce petit qui allait naître, pour que Pandora elle-même renonce à tous les droits qu’elle pouvait avoir envers lui. Assumer, c’était se trancher le bras, c’était se piétiner le cœur.

Et ça, Calixte ne pouvait se résoudre à le faire. Que faisait-il ici ? Comment savait-il où elle habitait ? Il l’avait toujours su. Il n’avait pas pu s’empêcher de le savoir. « Attends... tu veux dire que depuis 6 semaines, tu me fais suivre ? Que tu me suis ? Bon sang, Calixte... Tu n'avais pas le droit de faire ça... » Il détourna le regard. Face à Papa, il avait réussi à rester droit, fier, noble, quoi que ce dernier mot pouvait bien signifier. Face à Pandora, Calixte était effondré. Affaissé sur lui-même ; il n’était plus qu’une ombre, une ombre en détresse, une ombre perdue, une ombre brisée. Parce qu’il était une ombre à qui on avait brutalement tout retiré pour le laisser nu, et surtout seul. La dernière fois qu’il s’était senti aussi seul, ça avait été après la mort d’Abigaël. Et Papa l’avait sorti de la spirale infernale qui le tirait, inexorablement, vers le bas. Aujourd’hui, qui donc allait l’en sortir avant qu’il ne dérape complètement ? Certainement pas Edward, certainement pas Alice, certainement pas Helena : ils avaient tous leurs problèmes à gérer. Et il ne voulait pas de leur aider. Quant à Cyrus… Calixte tremblait. Et le froid glacial du printemps timide et de la pluie n’en étaient plus les principaux responsables. Bien sûr qu’il l’avait fait suivre. Bien sûr : il n’avait pas pu supporter l’idée de la perdre, il n’avait pas supporté de ne pas savoir ce qu’elle faisait, comment elle allait, et… « Pandora… s’il te plaît, je… » Il ne pouvait lui expliquer, il n’arrivait tout simplement pas à lui expliquer. Où était-il donc passé, le Calixte assuré, le Calixte m’as-tu-vu, le Calixte médiatique qui savait si bien se faire entendre et qui aimait tant se laisser bercer par le son de sa suffisance et celui de sa voix douce et amusée ? Où était-il donc passé ? Il s’était perdu en chemin, trempé sous la pluie et l’obscurité naissante d’un ciel d’orage, il s’était égaré dans les reproches et le regard chargé de colère de Papa, la culpabilité d’aggraver sa santé déjà déclinante, d’aggraver et de complexifier les choses… Calixte s’affaissa.

Clair, précis, concis… Pandora avait croisé les bras sur sa poitrine, Calixte, lui, se tenait toujours bras ballants face à elle, aussi à son aise ici que Pandora avait pu l’être dans ce petit café huppé où il l’avait emmenée la première fois qu’ils s’étaient rencontrés. Non : la seconde. Il y avait eu le London Symphonic Orchestra, avant ça, le début de tout, sans qu’ils ne le sachent, avant que l’avenir de Calixte ne se voit rangé à nouveau dans les ornières de son héritage. Clair, précis, concis, Calixte avait parlé d’eux à son père. « Y a pas de nous, Calixte. Y en a plus. » Il eut l’impression de recevoir un couteau dans le cœur. Misérable ; il l’était, il l’était juste tellement. Misérable… Sa voix se fit suppliante : son orgueil était en berne. « Je t'en prie, Calixte, arrête de dire nous... » Il ferma les yeux, accusa le coup. Tenta d’accuser le coup, sans grand succès. D’achever ses mots, d’aller là où il voulait en venir et… Calixte se rendit compte de la vanité de sa démarche, de la vacuité de son raisonnement.

Il n’aurait pas dû venir, tout comme, de prime abord, peut-être n’aurait-il pas dû continuer à garder un œil sur Pandora. Il n’aurait pas dû venir, parce qu’il ne pouvait ni se résoudre à lui tendre les documents que Papa voulait voir signés, tout comme il ne pouvait pas se résoudre à supporter de voir les choses continuer à empirer. Edward aurait-il su quoi faire dans ce genre de circonstances ? Calixte se maudit d’avoir de telles pensées : toute son éducation n’avait toujours que reposé sur ce genre de question, sur ce genre de certitude, qu’Edward saurait résoudre tous les problèmes. Rattraper toutes les erreurs de ses cadets, de consolider la position des Seymour, de trouver des solutions, toujours des solutions. Mais pas là : là, Calixte était seul parce qu’il ne pouvait vraiment se résigner à demander à Edward. Parce que ça ne regardait pas Edward. Parce que les seuls que ça regardait, c’était lui. Et Pandora. Et leur enfant. Il n’aurait pas dû venir. Les gouttelettes d’eau qui continuaient à s’accrocher dans sa barbe n’étaient plus juste des résidus des pluies diluviennes qui tombaient à l’extérieur, non. Il n’aurait pas dû venir, et il le regrettait, maintenant.

Pandora s’interposa entre lui et la sortie, il croisa ses prunelles glacées. « Non, Calixte. Tu ne t'en iras pas. Tu ne peux pas débarquer ici, m'annoncer que tu me suis depuis des semaines, que ton père t'a mis à la porte et que tu lui as tout raconté, tout ça pour fuir la queue entre les pattes derrière. Bordel mais elles sont passées où, tes couilles, en trois mois ? » Il ouvrit la bouche, sans parler. Se sentir mourir un peu en la voyant pleurer. Se sentit poussé vers elle pour la prendre dans ses bras. « J'ai eu envie de te détester, Calixte Seymour... J'ai eu envie de te haïr, de te maudire, de te vouer au pire mais je n'en peux plus... c'est trop dur d'aller à contre-courant de ce que je ressens, tu comprends ? Tu ne peux pas m'avoir offert le meilleur et tout me reprendre d'un coup, c'est injuste. Alors tu vas rester là et assumer. » Et elle lui mit une nouvelle claque. Les mots étaient d’une puissance rare, tous les Seymour le savaient, surtout lorsqu’ils avaient recopié des dictionnaires toute leur enfance. Tous les Seymour le savaient, et Calixte plus que quiconque. Assumer. Le reproche de Pandora fit briller dans son regard un éclat de colère, comme un coup de fouet qui le piqua au vif, le poussa à se redresser, à cesser de pleurer, à cesser de s’écraser, comme pour mieux le réveiller, et le sortir de cet engourdissement qui l’avait saisi dès que Papa l’avait mis à la porte. Assumer. Il commençait à véritablement haïr ce mot. Elle pointa un index sur sa poitrine, Calixte eut le lâche réflexe de reculer. « Je ne connais pas ton père, Calixte. C'est sûrement un homme avec plein de qualités mais actuellement, tout ce que je vois, c'est un père qui préfère tourner le dos à son fils plutôt que de lui tendre la main. Alors oui, pour l'instant, ton père est un crétin et je pèse mes mots. Seulement dis-moi... est-ce que tu préfères honorer un père en te rendant malheureux ou est-ce que tu vas un jour finir par vivre ta vie comme tu l'entends ? » Toujours muet, il se contenta de la regarder. Parce qu’elle n’attendait à coup sûr aucune réponse à cette question. Elle n’attendait aucune réaction à ces propos qui révoltaient le fils loyal et dévoué. Raté, oui, mais loyal et dévoué, aussi. Calixte resta muet. Se contenta de reculer, un peu encore. Honorer un père en te rendant malheureux. Vivre sa vie comme il l’entendait. Honorer une éducation, un héritage, des ancêtres, un devoir… Sa voix se fit murmure. « כבד את אביך ואת אמ למען יארכו ימיך על האדמה אשר יקוק אלהי נת ל », l’hébreu s’écorcha entre ses lèvres, prononciation imparfaite, mais l’idée s’épanouissant malgré tout. « Honore ton père et ta mère… » commença-t-il même à traduire, dans un chuchotis, comme sur le ton d’une excuse. Sans être certain d’être entendu par une Pandora qui reprit presque aussitôt.

« Alors maintenant, je veux des réponses. Pourquoi est-ce que tu lui as tout dit ? Comment pouvais-tu savoir que je garderai l'enfant ? Et pour l'amour du Ciel, pourquoi est-ce que c'est moi que tu es venu trouver ? J'ai besoin de comprendre, Calixte... » Au pour l’amour du ciel, il s’était senti sourire, incapable de ne pas voir là l’empreinte qu’il avait pu poser sur elle pendant ces quelques semaines, trop peu nombreuses à bien y regarder, qui les avaient vu être inconscients, autant l’un que l’autre, de ce qui leur pendait au nez. Pendant quelques mots, il eut l’ombre d’un sourire, avant que tout ne s’envole. Et qu’elle n’en rajoute une couche, « J'ai besoin de comprendre et lui aussi... », attrapant sa main, le forçant à effleurer son ventre arrondi qu’elle ne pouvait désormais plus cacher aux yeux attentifs, un ventre qu’il avait envie de caresser, d’embrasser, d’adorer avec toute l’excitation qu’il aurait dû ressentir à la perspective d’entendre la vie se développer, une vie qu’il avait participer à créer. Sa main tremblait, tremblait tellement, elle ne fit qu’effleurer la surface du vêtement avant qu’il ne la rétracte. Et qu’il ne se prenne la tête entre les mains pour contenir les sanglots qui menaçaient de le dévaster. Elle avait besoin de comprendre ?

« Il n’y a rien à comprendre, Pandora… ». Il n’y avait rien à comprendre. « Aux yeux de Papa… Je… » Comment expliquer ? « Il… il ne m’a pas tourné le dos, pas vraiment. Il m’a… » Calixte inspira. Soupira. Se reprit. Se redressa. Déglutit. Le changement dut se sentir, dans sa posture, dans son regard. Après tout, Papa ne lui avait pas tourné le dos, non : il avait été fidèle à lui-même, il avait mis en application des menaces et mises en garde qu’il avait émises des années plus tôt, comme si tout cela devait arriver un jour. Ne pouvait qu’arriver un jour. Etait-ce pour ça que le document lui était parvenu aussi vite, parce qu’il était prêt depuis ses seize ans ? Calixte se fit surprendre par un rire nerveux, qui disparut bien vite. Mais quand il reprit, au moins n’était-il plus en larmes, au moins avait-il la voix franche, posée, ferme à défaut d’être heureuse et épanoui. Au moins ressemblait-il à quelque chose, même s’il n’était que l’ombre du Calixte que Pandora avait pu rencontrer au musée. Il m’a demandé la même chose que toi. D’assumer. Sauf que pour lui, assumer, c’est te tourner le dos. Et pour toi, assumer, c’est lui tourner le dos. Et je ne peux faire ni l’un ni l’autre… Mon père… » Lui en avait-il déjà parlé ? Non. Bien évidemment que non : si Calixte parlait beaucoup, de tout, de rien, il ne parlait que rarement de sa famille. Pas par honte pour par pudeur, mais par ce réflexe ancré depuis l’enfance, qui le poussait à se méfier de tout ce qu’on pourrait faire de ses confessions. « Mon père est un adepte des solutions radicales. Il est… » Ses jambes flageolèrent : Calixte désigna les sièges. Parti dans la précipitation, il n’avait pas récupéré la béquille, indispensable pourtant dès qu’il tentait de trop longues sorties. Et Pandora n’avait pas l’air en meilleure forme que lui. Calixte s’assit, sans perdre un instant sa posture raidie par la tension. «  Mon père est mourant. Et même si je t’aime, je suis incapable de lui imposer ça… » Non, ce n’était pas clair. « Ce que je veux dire c’est que… » C’est que… Il ne savait pas trop. Il préférait ne pas avoir à redire à voix haute qu’il l’aimait. « Je ne reviendrai pas sur… t’as le droit de m’en vouloir, mais… putain, je ne sais pas ce que je vais faire. J’ai pas l’impression que tu comprennes… »

En même temps, qui pouvait comprendre ? Qui pouvait prétendre comprendre ? Lui-même ne savait pas trop. « Tu me manques. » Sa voix se fit murmure. Ça, au moins, c’était une certitude. « Ce qu’on avait me manque. La… la stabilité que j’avais me manque. »  Et pitié, qu’elle ne l’interrompe pas, pas maintenant. « Tu es la première fille à entrer dans ma vie depuis… je… » Pourquoi était-ce aussi difficile d’articuler, de parler, d’assumer ? Assumer quoi ? « Il y a neuf ans, j’ai failli me marier. J’avais une copine, on était ensemble depuis deux ans, on voulait des enfants, nos familles se connaissaient, s’appréciaient, on… je comptais la demander en mariage. Et… le gymnase où on s’entraînait a eu un accident, je m’en suis sorti, pas elle. Et… c’est mon père qui… il a été patient avec moi. Il m’a empêché de… il m’a imposé des règles, des limites, il m’a donné des choses sur lesquelles me concentrer, il m’a… » Il l’avait forcé à aller voir un psychologue. Il l’avait placé de force dans un centre de désintoxication, il lui avait donné une cible à frapper, des sac de sable sur lesquels se défouler. Contrairement à Edward qui s’en fichait, contrairement à Cyrus qui n’avait pas les clefs pour comprendre, Papa l’avait aidé. « Papa est un homme compliqué. Qui a des idées bien arrêtées, sur ce que je dois faire, sur ce que je ne peux pas faire, sur ce que je ne peux pas me permettre de faire. » Et il ne pouvait pas décemment lui tourner le dos.

Il ne pouvait pas le décevoir. Pas encore. Pas maintenant. Tout comme il n’avait pas pu lui cacher plus longtemps tout ça, malgré tous ses efforts.

Mais en même temps. « Et toi, tu es la première que j’aime à ce point depuis Abi. Et je peux pas me résoudre à perdre pour la deuxième fois la femme de ma vie. »

 
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Re: (Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

 par Pandora A. O'Sullivan le Sam 10 Nov - 11:51


There was no black staining the walls of my memories
Pandora & Calixte






Je n'ai jamais vu Calixte aussi passif et effacé. Ce n'est pas le genre de personne à subir les situations, enfin... c'est ce que je croyais jusqu'ici. Mais alors qu'il baragouine quelques mots dans une langue que je ne connais pas, et marmonne quelque chose à base d'honneur et de père, je me rends compte qu'il est, depuis sa naissance, pieds et poings liés. Ce n'est pas un homme, c'est un enfant que l'on a enfermé dans une petite chambre dorée et que l'on menace d'envoyer au cachot s'il ne se plie pas aux exigences parentales. Ça me dépasse... et s'il s'évertue à me dire que les choses sont ainsi et qu'il n'y a rien à comprendre, je ne risque pas de me montrer conciliante. Pourquoi les choses devraient-elles fonctionner tel que Calixte, ou plutôt son père, l'a décidé, hein ? Pourquoi est-ce qu'on ne pourrait pas faire les choses à ma manière ou concilier les deux ? Lui non plus ne comprend pas. Je refuse d'être la femme de l'ombre, celle qui n'est pas assez bien pour quelques connards en redingote qui ont décidé que seul le nom peut valoir quelque chose. Je refuse de me plier aux courbettes et noms d'oiseaux si derrière c'est pour être traitée comme une moins que rien. Je suis une musicienne reconnue, j'ai durement travaillé pour en arriver là, je n'ai pas de nom, pas de particule et je m'en fiche. Alors si Seymour s'imagine que je vais lui faciliter la tâche sous prétexte qu'il a mis son fils dehors, il se fourre le doigt dans l'œil jusqu'au coude. Je suis trop fatiguée et trop émotive ces derniers temps pour être conciliante... à cet instant, le père de Calixte n'est rien de plus à mes yeux qu'un immonde connard castrateur. Alors à nouveau, je croise les bras et fixe Calixte avec un regard de défi.

Je hausse un sourcil lorsqu'il éclate de rire mais ne relève pas pour autant. J'ai demandé à Calixte d'assumer, en effet. Mais je ne lui ai pas demandé d'assumer un nom ou des responsabilités inventées par des vieux débris morts depuis des siècles. Je lui ai demandé d'assumer le fait d'être bientôt père et surtout... d'assumer ses désirs, ses rêves, ses objectifs de vie, d'assumer d'être lui-même et non le reflet déformé d'une éducation beaucoup trop autoritaire. Tout ce que je lui demande d'assumer, c'est de vivre pour lui et non pour un nom. Mais visiblement, il n'a pas l'air de le comprendre car contrairement à son père, je ne lui ai pas demandé de tourner le dos à qui que ce soit, sauf si pour lui, être libre revient à tourner le dos à sa famille. Je soupire.

« Cal... je ne te demande pas de tourner le dos à ta famille, je ne te demanderai jamais ça ! C'est difficile de faire changer les choses, encore plus dur de faire changer les mentalités mais si tu continues à t'écraser, rien ne changera. »

Il restera cet homme triste, cet enfant perdu, ce type qui aura effleurer le bonheur du bout des doigts avant de le repousser au loin. Parce que je l'ai senti, son geste de recul lorsque j'ai posé sa main sur mon ventre. Ce n'est pas du dégoût que j'ai lu sur son visage mais sûrement plus... de la honte ? Pourquoi devrait-il avoir honte, tiens ? Toute la colère que j'ai pu éprouver à l'égard de Calixte semble s'être soudain redirigée vers son père, à qui j'ai envie d'aller expliquer ma façon de penser immédiatement. Mais même cette colère retombe, soufflée par la tristesse qui fragilise soudain les traits de Calixte lorsqu'il m'annonce que son père est mourant. On peut haïr bien des gens, on peut être en désaccord avec beaucoup de monde... mais je sais qu'on ne peut jamais vraiment cesser d'aimer un père. Je le regarde s'installer dans un fauteuil, incapable que je suis de bouger pour le moment. J'ai retenu deux choses de son aveu : Calixte perdra bientôt son père et ses sentiments pour moi sont réels. Soudain, je me sens partagée entre la tristesse et la joie, le désespoir et l'euphorie, un mélange trop détonnant et surréaliste pour que mon cerveau soit à même de le traiter correctement. C'est au prix d'un effort qui me semble surhumain que je parviens finalement à bouger pour aller m'asseoir à côté de lui sur le divan. Ni trop loin, ni trop près, dans une posture raidie par la fatigue et le stress. Sur quoi ne reviendra-t-il pas ? Sur ce qu'il m'a envoyé la dernière fois et qui hante encore les méandres de circuits électroniques de mon téléphone ? Si c'est le cas, alors pourquoi être venu aujourd'hui ? J'ouvre la bouche, prête à répliquer, mais il me devance. Il me manque aussi... chaque jours un peu plus. Tout chez lui me manque terriblement, c'est comme si on m'avait arraché une partie de mon être. Nos éclats de rire me manquent, nos discussions me manquent, notre complicité me manquent, tout me manque. Seulement, je sais aussi que je ne suis pas assez forte pour subir en permanence les allers et venues d'un Calixte indécis.

Seulement, avec l'histoire qu'il me raconte ensuite, je comprends que les choses sont bien plus compliquées que ça. Il n'y a pas qu'un gamin que l'on a enfermé dans une chambre trop petite pour lui, sous ces boucles brunes, il y a aussi et surtout un homme meurtrit par un départ prématuré. Neuf ans... il devait avoir une vingtaine d'années. C'est bien trop jeune pour perdre un être cher. Beaucoup trop jeune. Alors je tends la main, prends celle de Calixte et la serre un instant dans la mienne. C'est le genre de geste qui vaut bien tous les discours du monde et finalement, je n'ajoute rien. Parce que je connais ce phénomène, je sais ce que c'est que de perdre brutalement une personne aussi proche. Et je sais aussi que c'est insupportable d'entendre des « je suis désolé » à longueur d'année, comme si ça pouvait changer quelque chose. Seulement, même si c'est son père qui l'a sorti de la spirale infernale dans laquelle il était, ce n'est pas une raison pour accepter désormais d'être son pantin. J'ai envie de lui dire que ce n'est pas de sa faute si sa copine est décédée, que c'était un accident, qu'il n'y est pour rien, mais les mots restent coincés dans ma gorge. Des règles, des limites, c'est une chose... mais et l'écoute, dans tout ça ? « Il m'a empêché de », a-t-il commencé... de quoi ? Un frisson me parcours l'échine et je n'ai pas besoin d'en savoir plus pour comprendre. La culpabilité du survivant est un fléau, et l'histoire de Calixte est tragique, c'est certain... mais est-ce que ça doit justifier qu'il souffre autant ? Est-ce que ça doit justifier qu'il s'éloigne de moi, de nous comme ça ? Je n'arrive pas à prononcer le moindre mot et lorsqu'il ajoute que c'est son père qui lui dicte ce qu'il peut ou ne peut pas faire, c'est comme s'il venait de me planter un poignard dans le cœur. Alors tout est fini ? Tout est définitivement fini parce que son père l'a décidé ? Je retire ma main, me tourne vers la table et serre les poings. C'est injuste... Mais il n'a pas fini de parler. Brusquement, je me tourne vers Calixte. C'est la deuxième fois en l'espace de quelques minutes qu'il me dit qu'il m'aime et dans ses yeux, je lis trop de tristesse et de désespoir pour ne pas le croire. Alors je ne réfléchis pas, brise la distance qui nous sépare et glisse une main tremblante sur sa joue encore humide de larmes et d'eau de pluie. Lorsque je l'embrasse, c'est à la fois parce que je ne sais plus quoi dire et pour le faire taire. Lorsque je l'embrasse, c'est comme une bouffée d'oxygène qui vient enfin regonfler mes poumons meurtris par la maladie. Lorsque je l'embrasse, c'est comme un besoin vital qui s'exprime avec passion et fébrilité. Et lorsque je rompt ce lien si ténu, les larmes ont recommencé à couler sur mes joues.

« Te dire que je suis désolée pour Abi ne la fera pas revenir, je le sais bien... mais est-ce que tu t'es déjà demandé ce qu'elle aurait voulu pour toi ? Est-ce qu'elle aurait voulu que tu continues à la pleurer toute ta vie durant, ou est-ce qu'elle t'aurait botté les fesses pour que tu ailles de l'avant ? Tu n'as pas à souffrir de la sorte, Calixte... que ton père t'ait aidé à t'en sortir est une chose, qu'il te maintienne sous l'eau en est une autre. »

Je recule, m'installe en tailleur face Calixte et passe une main dans mes cheveux mouillés et emmêlés. Lorsque je relève la tête, je parviens à sourire au prix d'un effort qui me paraît surhumain.

« Si je comprends bien... elle était du même monde que le tiens ? Et... c'est ça qui pose problème à ton père ? Il préférerait une noble, que tu t'entendes avec ou non, à une femme que tu aimes ? Je... ça sonne très XIXè, quand même... »

J'attrape ma tasse de thé, tends la sienne à Calixte et commença à la siroter avec un air pensif.

« Tu me manques terriblement, Calixte. Je... je n'ai jamais ressenti ça pour qui que ce soit. Il y a six mois, je me voyais très bien finir ma vie à papillonner d'histoire sans lendemain à histoire sans lendemain, je ne voulais pas d'enfants, ne voulais pas me fixer... et puis tu es arrivé. Tu as tout changé, tout chamboulé et je l'avoue, au début, ça m'a fait peur. Mais regarde-nous, maintenant... tu as fait de moi une personne différente, une personne que je préfère à celle que j'étais avant, seulement, si tu continues à me fuir, à revenir pour mieux repartir ensuite, tu ne vais faire que nous faire souffrir plus encore tous les deux. Je ne veux pas te mettre devant le fait accompli, mais... »

En fait si... je le mets un peu au pied du mur mais a-t-on vraiment le choix ?

« Si tu aimais ce que tu avais avec Abi, si tu m'aimes et si tu aimes ce qu'on avait, alors laisse-moi t'aider. Si tu me dis que tu es plus heureux enfermé dans ta cage alors d'accord. Tu n'entendras plus parler de moi et je quitterai la ville au plus vite. Mais si tu tiens à tout ça, alors... fais pencher la balance en ta faveur. Si ton père est un homme juste, il comprendra. »

Du moins, je l'espère... Parce que je ne l'attendrais pas éternellement. Surtout pas alors que l'horloge tourne plus vite pour moi que pour les gens bien portant. Ne serait-ce pas le bon moment pour lui en parler, d'ailleurs ? Si j'en parle maintenant, je vais enfoncer le clou ou le faire fuir. Mais si je n'en parle pas, est-ce que ça ne passe pas pour un mensonge par omission ?

« Je t'aime, Calixte... je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne. Je t'aime au point d'être prête à te suivre à l'autre bout du monde si tu le demandes, à fonder une famille, à faire des choses que je me suis jurée de ne jamais faire parce que je pensais que ce n'était pas pour moi... mais il faut que tu saches une chose. »

À ce stade de la discussion, il doit s'attendre à ce que je lui dise qu'il y a un autre homme dans ma vie ou une connerie du genre. Et je pourrais encore me débiner, simplement lui dire que je suis une mutante, quelque part, ça passerait mieux. Enfin ça passerait mieux... dans mon esprit c'est ça mais si je savais comment lui voit les mutants, ça serait autre chose. Je repose la tasse sur la table basse, baisse les yeux sur mes doigts que je triture nerveusement et finis par me lancer.

« Je suis malade. J'ai sûrement une espérance de vie supérieure à celle de ton père, mais je ne vivrai pas jusqu'à soixante-dix ans. Je ne dis pas ça pour que tu me prennes en pitié, seulement... il n'y a pas que tes principes de ton père qui jouent contre nous. »

Et en verbalisant la chose, je me rends compte que désormais, j'ai peur de cette situation. Avant, ça me passait au-dessus, dans un élan ridicule et puérile d'auto-destruction mais maintenant... c'est différent. L'équation s'est enrichie et avec la crevette et Calixte dedans, j'ai tout simplement peur de l'avenir. Une peur qui me tétanise et secoue mes épaules de sanglots silencieux. Qui suis-je pour être prête à infliger à Calixte cette perte une seconde fois ?
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Re: (Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

 par H. Calixte Seymour le Sam 10 Nov - 11:52

 
   

There was no black staining the walls of my memories

   pandora & calixte
 
 
Il avait du mal à respirer. Il avait réellement du mal à respirer. Et la proximité de Pandora n’aidait en rien, elle avait même tendance à complexifier les choses, à accentuer son malaise, son mal-être, par ses seuls regards chargés de colère, de déception, de défi, aussi. Elle croisa les bras, elle se dressa contre lui quand il tenta d’expliquer. De murmurer des réponses à ses questions, de trouver des justifications à ses choix, mauvais, à ses décisions, litigieuses, à son attitude : perdue. Parce que perdu, il l’était réellement, Calixte. Avait-il un jour trouvé son équilibre dans le monde qui était le sien ? Oui, bien sûr que oui. Dans les bras d’Abigaël, il avait reconstruit ses plans d’avenir, ces mêmes plans qui avaient volé en morceaux sous les injonctions de Papa. Dans les bras de Pandora, ensuite, il avait recommencé à véritablement sourire, à sourire avec le cœur et non plus seulement avec la tête, à sourire dans une innocence tranquille née du déni qu’il pouvait y avoir de ces sentiments croissants. Prenants. Omniprésents. Il avait retrouvé un équilibre. Mais une fois encore, tout s’était déchiré. A cause d’un enfant, d’un tout petit enfant, qu’il n’osait ni toucher, ni approcher, ni revendiquer. Tout en étant incapable de fermer les yeux. Calixte avait cette impression, persistante, qu’il s’obstinait à causer son propre malheureux en étant incapable d’anticiper les écueils, en fermant les yeux lorsque sa raison lui criait gare !, en oubliant de réfléchir avec le même détachement que Papa, avec la même froideur qu’Edward, avec la même élégance guindée et soignée que Maman. Calixte avait cette impression, persistante, qu’il était l’architecte de ses propres fractures. N’avait-il pas pris lui-même la décision de participer aux auditions du LSO alors qu’avec un peu de recul, il était évident que Papa mettrait un terme à ses prétentions une fois l’adolescence achevée et la vie d’adulte entamée ? N’avait-il pas lui-même appuyé sur la gâchette qui avait mis fin aux jours d’Abigaël, alors qu’il aurait été plus simple de la laisser partir, disparaître dans la nature, alors qu’avec du recul, rien, strictement rien, ne l’y obligeait, si ce n’était sa propre conscience, une conscience meurtrie de terreurs et de cauchemars, de certitudes, peuplée de dragons et de chevaliers en armure immaculée élevés pour pourfendre les bêtes ?

N’était-il pas revenu sur ses propos, sur ses mots, dans l’idée aveugle de protéger Pandora et leur enfant à venir de tout ce qu’être lié aux Seymour risquait d’impliquer, dans l’idée égoïste de se protéger lui-même, tout en faisant éclater un mois après cette sécurité volée, arrachée ? Perdu dans ses pensées, dans ses faibles, trop faibles tentatives d’expliquer ce qu’il avait bien pu dire à Papa, ce qu’il lui avait dit et la réponse qu’il avait obtenue, Calixte se rendit compte qu’il était à l’origine de tout cela. Qu’il était la seule cause de cette main de fer qui lui fouillait la cage thoracique pour mieux en extraire son palpitant hypertrophiée, désespéré de s’imaginer enfin vivre sans avoir sans cesse à se demander ce qu’on pourrait penser de ses choix, de ses actes, de ses décisions et de sa volonté. Sans avoir sans cesse à se soucier des jugements qu’on pourrait poser sur lui. Papa lui avait demandé d’assumer, de la même manière que Pandora exigeait de lui qu’il assume. Sauf que leurs définitions dissonaient, s’opposaient, se heurtaient. Et que Calixte, perdu entre les deux, ne pouvait choisir. Ne pouvait qu’encaisser les coups, roulé en boule dans un coin de son esprit, tiraillé entre Papa et Pandora, tiraillé entre l’honneur et l’espoir. Entre son passé, et celle qu’il aurait aimé, peut-être, considérer comme son avenir. Rire nerveux, rire désespéré, larmes salées : il en avait la nausée.

Et Pandora soupira. Accentua encore le malaise d’un Calixte pathétique et effondré, alors qu’au final, tout n’était que de sa faute à lui. « Cal... je ne te demande pas de tourner le dos à ta famille, je ne te demanderai jamais ça ! C'est difficile de faire changer les choses, encore plus dur de faire changer les mentalités mais si tu continues à t'écraser, rien ne changera. » Il croisa son regard, l’ombre d’une seconde, se retint de rétorquer que s’opposer à Papa, aller contre ses certitudes, contre ses convictions, c’était, malheureusement, lui tourner le dos. Tourner le dos à tout ce que le duc de Somerset avait souhaité pour sa progéniture, tout ce que Papa avait tenté de leur transmettre, tous les espoirs qu’il avait placés en eux, en leur avenir, en leur nom de famille, en leur héritage qu’il allait leur léguer trop vite, trop tôt, trop précipitamment. Papa est mourant, l’aveu se faufila entre ses lèvres épuisées, alors qu’il se laissait tomber sur un fauteuil, suite logique de tout le reste. Papa était mourant, Papa était inquiet.

Et Calixte comme Edward abrégeaient tous les deux son agonie en lui tournant le dos, chacun à sa façon, mais tous deux en lui plantant dans la colonne vertébrale le poignard aiguisé de leur insuffisance. De leurs trahisons respectives. Calixte se mordit la lèvre. Se prit la tête entre les mains, alors que Pandora le rejoignait enfin, acceptait enfin de s’asseoir non loin de lui. Elle lui manquait, et de cela, il ne pouvait pas en douter. Pas un seul instant. Elle lui manquait. Depuis le premier jour, depuis qu’il avait fait de son numéro de téléphone une boule de papier jetée dans la corbeille. Elle lui avait manqué comme l’odeur déjà passée d’une rose persistait dans une pièce, comme un arrière-goût de ce qui avait été, mais de ce qui n’était plus. Comme la douce odeur du fantôme d’une présence : on ne pouvait pas l’ignorer, mais à chaque fois qu’on voulait la saisir, elle disparaissait un peu plus. Elle lui manquait. Tout lui manquait. De ce sentiment de complétude qu’il pouvait avoir en sa présence, à leurs discussions, à leurs rires, à tout le reste. Elle lui manquait.

Comme personne n’avait réussi à lui manquer depuis Abi.

Calixte n’avait pas prévu ni même envisagé de lui parler d’Abigaël : seul son pédopsychiatre avait le droit à ses confidences à ce sujet. Calixte n’avait pas parlé d’Abigaël de cette manière depuis presque neuf ans, pour la simple et bonne raison que ce n’était jamais le bon moment. Le bon lieu. La bonne personne. Pour la simple et bonne raison que la culpabilité était trop forte, que la fragilité de son esprit était trop marquée, qu’il se sentait incapable de faire face aux regards, aux insupportables mots de compassion qui avaient perdu de leur substance à force d’être répétés, qu’il se sentait incapable de faire face aux non-dits qu’impliquait tout cela. Calixte n’avait pas prévu d’en parler à quiconque, et surtout pas à Pandora. Et pourtant… les mots s’égrenèrent bien malgré lui. Parce qu’elle voulait comprendre, parce qu’il se devait de tenter, d’au moins tenter, de lui expliquer. Il ne pouvait pas la perdre. Mais il ne pouvait pas s’opposer à Papa, parce que Papa était l’un des seuls, jusque-là, qui avaient réussi à le maintenir en vie et dans le droit chemin. Papa était peut-être strict, fermé, intraitable… Calixte avait une certitude : George Seymour ne voulait que protéger ses enfants. Les protéger d’eux-mêmes, lorsqu’il le fallait. Et dans son cas, il le fallait bien trop souvent. Neuf ans plus tôt, Calixte se souvenait encore du poids de son arme de poing dans sa main, celle qu’il avait gardée dans ses affaires, armé d’un permis ; celle qui lui avait servi pour protéger les enfants, et tuer sa petite-amie. Neuf ans plus tard, il se souvenait encore du mouvement. Hésitant. Maladroit. Avant que Papa n’intervienne. Avant qu’il ne le tire hors d’une spirale infernale, léthale, dans laquelle il s’était engagé. Papa était un homme compliqué. Mais c’était son père. Et son père ne voulait que son bonheur.

Alors pourquoi ne pouvait-il tout simplement pas lui obéir ? Parce que Pandora avait changé la donne. Sans qu’il ne le veuille, sans qu’il ne s’en aperçoive. Parce qu’elle était la première à véritablement éclipser Abigaël. Parce qu’elle était unique. Et que leur enfant allait être unique. Parce qu’il se sentait ridicule comme jamais, mais au fond, tout au fond, il savait qu’il n’aurait pu choisir meilleur endroit où se rendre que celui où il était actuellement. Elle avait le droit de lui en vouloir, elle avait même plus que le droit, elle avait raison de lui en vouloir. Mais Calixte était mal. Si mal. Si perdu. Si fatigué, épuisé, de ne pas trouver de solution. De ne pas trouver de porte de sortie. De devoir faire un sacrifice qu’il n’avait pas envie de faire. Est-ce qu’elle pouvait comprendre ça, Pandora ?

Calixte se perdit dans les prunelles de Pandora. Frissonna quand elle glissa sa main sur sa joue, une main tremblante, glacée, une main que la sienne vint chercher pour la capturer. Pour la retenir. Et se perdre dans un baiser. Qui ne fit qu’empirer les choses, alors que les poumons du cadet Seymour se gonflaient d’oxygène, alors qu’il se sentait complet, encore, comme à chaque fois. Passion, désir, fébrilité, il y eut de tout dans ce baiser, qui se rompit trop vite, alors que Calixte restait au contact de Pandora par le biais de leurs doigts entrelacés. Au moins n’était-il plus le seul à pleurer. « Te dire que je suis désolée pour Abi ne la fera pas revenir, je le sais bien... mais est-ce que tu t'es déjà demandé ce qu'elle aurait voulu pour toi ? Est-ce qu'elle aurait voulu que tu continues à la pleurer toute ta vie durant, ou est-ce qu'elle t'aurait botté les fesses pour que tu ailles de l'avant ? Tu n'as pas à souffrir de la sorte, Calixte... que ton père t'ait aidé à t'en sortir est une chose, qu'il te maintienne sous l'eau en est une autre. »

Sa main se rétracta. Pandora recula. Abi. Edward lui avait posé la même question. Ou du moins, la question fit écho à un souvenir. Il eut un sourire triste devant l’évidente réponse. « Si je comprends bien... elle était du même monde que le tien ? Et... c'est ça qui pose problème à ton père ? Il préférerait une noble, que tu t'entendes avec ou non, à une femme que tu aimes ? Je... ça sonne très XIXe, quand même... » Il garda le silence. Incapable de faire fi des convenances pour s’asseoir lui aussi en tailleur, il regarda droit devant lui en enveloppa la tasse brûlante de ses mains tremblantes, les yeux rivés tantôt sur les chiens qui jouaient ensemble, tantôt sur la fumée qui s’échappaient du thé aux odeurs entêtantes. Apaisantes. Le temps s’élargit entre eux, pensif. Dans l’ensemble, qu’est-ce qui posait problème à Papa ? Le fait que Calixte lui avait caché sa relation avec Pandora ? Qu’il avait une relation avec une femme qui n’était en rien issue du même monde que le leur ? Qu’elle fût enceinte, avant même que les choses ne soient faites dans le bon ordre ? Il était bien incapable d’y répondre, et Calixte fut perturbé de se rendre compte de ceci. Raison supplémentaire de garder le silence, à n’en pas douter, alors que lentement trop lentement, il se remobilisait. Pour cesser d’être une ombre, pour se densifier, pour retrouver un peu de sa superbe. Pandora n’avait pas besoin de voir celui qu’il était devenu à l’enterrement d’Abi. Elle avait besoin de voir un homme, un adulte, un futur père qui assumait ses actes et leurs conséquences. Pas une loque. Calixte ferma les yeux. Inspira, encore. Pour cesser de paniquer. « Tu me manques terriblement, Calixte. » Un long frisson le traversa. « Je... je n'ai jamais ressenti ça pour qui que ce soit. Il y a six mois, je me voyais très bien finir ma vie à papillonner d'histoire sans lendemain à histoire sans lendemain, je ne voulais pas d'enfants, ne voulais pas me fixer... et puis tu es arrivé. Tu as tout changé, tout chamboulé et je l'avoue, au début, ça m'a fait peur. Mais regarde-nous, maintenant... tu as fait de moi une personne différente, une personne que je préfère à celle que j'étais avant, seulement, si tu continues à me fuir, à revenir pour mieux repartir ensuite, tu ne vas faire que nous faire souffrir plus encore tous les deux. Je ne veux pas te mettre devant le fait accompli, mais... » « Mais ? » Il tourna son regard vers l’irlandaise. Il n’était pas ce mais. Si tout le reste avait réussi à l’apaiser, sans rien arranger mais en ayant au moins le mérite de mettre des mots sur tout ce qu’ils pouvaient penser, autant l’un que l’autre, si tout le reste trouvait un écho en lui… il n’aimait pas ce mais. « Si tu aimais ce que tu avais avec Abi, si tu m'aimes et si tu aimes ce qu'on avait, alors laisse-moi t'aider. » Ses épaules s’affaissèrent une nouvelle fois. Une fois de plus. Potentiellement une fois de trop. « Si tu me dis que tu es plus heureux enfermé dans ta cage alors d'accord. Tu n'entendras plus parler de moi et je quitterai la ville au plus vite. Mais si tu tiens à tout ça, alors... fais pencher la balance en ta faveur. Si ton père est un homme juste, il comprendra. » Si. Il en eut la chair de poule, d’entendre cette syllabe prononcée par Pandora. Si. Sa voix ne fut qu’un chuchotis. « J’en ai essaye de construire ma vie sur des hypothèses… » sans que ça ne soit dirigé en particulier vers Pandora. Assez, il en avait tout simplement assez. Assez de tout cela, assez d’attendre, d’espérer, de poser des conditions, se travailler au conditionnel, d’attendre. Tout comme il n’aimait pas entendre le prénom d’Abigaël être prononcé par d’autre. Il lui appartenait, c’était un vestige de l’Howard qui lui avait donné un sens à son avenir, sans alto. C’était son jardin secret, qu’il avait tendu à Pandora. Et il le regrettait, un peu. Tout en sentant le poids de ce secret peser légèrement moins sur ses épaules. Calixte plongea son regard sur ses mains. Si tu m’aimes. Il le lui avait dit, deux fois. Sans y penser, sans oser penser ce qu’il disait. Et pourtant, c’était vrai. Il l’aimait. A s’en perdre, à s’en arracher le cœur, à tourner le dos à Papa, à piétiner des années d’effort, à jeter ses engagements au loin. Et ça le terrifiait : les conventions, les attentes de Papa et de Maman, tout cela avait volé en morceaux face à Pandora, face à son ventre arrondi qu’il avait envie d’effleurer, d’embrasser, d’apprendre à connaître. Si tu m’aimes. Il n’y avait pas de si, et c’était bien ça le problème. Tu n’entendras plus parler de moi. Ses doigts partirent chercher son téléphone, son mouvement s’interrompit lorsqu’elle reprit.

« Je t'aime, Calixte... je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne. Je t'aime au point d'être prête à te suivre à l'autre bout du monde si tu le demandes, à fonder une famille, à faire des choses que je me suis jurée de ne jamais faire parce que je pensais que ce n'était pas pour moi... mais il faut que tu saches une chose. » Il en eut les larmes aux yeux. Il le lui avait dit, par deux fois, par trois fois. Mais elle, le lui avait-elle dit avant ça ? Et elle ne lui laissait même pas le temps d’assimiler que tout, absolument tout ce qu’il éprouvait pour elle était réciproque, en poursuivant. Il faut que tu saches une chose. Sa respiration accéléra brutalement : Abigaël se consuma devant lui, lui brûla l’épaule. Les doigts de Calixte agrippèrent sa chemise, comme pour l’arracher, s’écorcher la peau sur la cicatrice brillante qui refusait de disparaître, main fantomatique de son désespoir. Non, s’il te plaît, je t’en supplie, Pandora, ne me dis pas ça. Ne me confie pas ça. Des pensées multiples, disparates, affluèrent à sa conscience, lui firent remarquer qu’il n’avait jamais vu chez elle de tatouage, qu’elle avait pourtant du voir le sien, qu’il avait même surpris un jour un regard désapprobateur se perdre sur les volutes délicates du lambda qui s’étirait sur ses cotes comme un chat, un chat aux allures d’alto, aux allures de concerto. Il n’avait jamais vu chez elle de tatouage. Il faut que tu saches une chose : Calixte n’arrivait plus à respirer. Il ne détacha pas un seul instant son regard d’elle quand elle reposa la tasse, vide, quand elle tritura nerveusement ses doigts. Incapable de respirer, incapable de parler, incapable de…

« Je suis malade. J'ai sûrement une espérance de vie supérieure à celle de ton père, mais je ne vivrai pas jusqu'à soixante-dix ans. Je ne dis pas ça pour que tu me prennes en pitié, seulement... il n'y a pas que tes principes de ton père qui jouent contre nous. »

En premier, il y eut le soulagement. Immense. Calixte répéta, pour mieux comprendre. « Tu es malade. » Qu’il se retint de faire suivre d’un puéril pourquoi. Parce qu’il n’y avait aucune réponse à cette question. Pourquoi Papa était-il malade ? Il n’y avait pas de parce que. Pourquoi Pandora était-elle malade ? Il ne devait pas davantage y avoir de parce que, sitôt qu’on s’élevait au-dessus des considérations ridiculement scientifiques. Elle était malade, c’était tout ce qu’il avait à comprendre. Pas mutante, mais malade. Il n’y a pas que les principes de ton père qui jouent contre nous. Calixte resta muet.

Sentit une larme couler sur sa joue. Pouvait-il s’élever contre Papa pour s’arracher un bonheur promis comme éphémère ? Soixante-dix ans, c’était déjà beaucoup, c’étaient déjà se projeter sur quarante ans. Mais… « Tu… » Il aurait voulu hurler. Tout ce qu’il parvint à faire, ce fut de se parer d’un sourire triste. Hésitant, aussi. Il n’y avait rien à dire. Quand Papa leur avait annoncé être malade, Calixte avait hurlé. Il avait hurlé contre le monde, contre sa foi déjà malmenée, sa foi en lui-même, en l’avenir. Il avait hurlé contre Papa qui ne luttait pas assez. Contre la médecine qui ne progressait pas assez vite. Contre Edward qui n’avait, visiblement, pas les solutions à tout. Contre Alice, parce qu’elle ne disait rien. Contre Maman parce qu’elle le regardait. Contre le monde dans son intégralité. Il avait hurlé avant de claquer la porte, pour dégringoler les marches jusqu’à la salle de sport installée dans le sous-sol du manoir, pour aller se défouler contre un sac de sable et se perdre, encore et encore, dans des regards noirs et d’autres hurlements, s’imaginant frapper les cellules malades de Papa pour toutes les remettre dans le droit chemin, une par une. Une après l’autre. Quand Papa leur avait annoncé être malade, gravement malade, Calixte avait hurlé. Mais face à Pandora, dans une situation aussi instable que la leur, il ne put que rester silencieux. Parce qu’il n’y avait rien à dire. Il n’y avait qu’à… accepter.

Assumer ?
Encore ?

Il renifla. Misérablement. Se passant le pouce sur la joue pour cueillir les larmes et tenter d’interrompre leur écoulement. Et là, seulement là, il en vint à articuler quelques mots. « C’est injuste ». Pire qu’injuste. « Abi est morte à vingt-et-un ans. Et maintenant, tu m’annonces que toi… tu n’es pas en meilleure forme ? » Il y avait de la colère, dans sa voix, c’était indéniable. Mais de la colère douchée de lassitude. « Tu n’as pas encore compris que je n’arrive pas à renoncer à toi ? Quand je t’ai envoyé le sms…  T’es injuste de me dire ça maintenant. Alors que c’est évident que je te choisis ? » Parce que c’était un fait. Le seul fait de venir ici, c’était un choix. Le simple fait de rester, c’était un choix. Quant au fait de l’aimer… c’était une évidence. « J’ai déjà perdu Abi et j’ai failli me perdre. Je peux pas renoncer à toi. Papa m’a déjà détourné de l’alto, si on réfléchit bien, il m’a déjà détourné de toi il y a treize ans. Je te choisis, Panda. Je t’ai choisie au moment où à l’hôpital, je me suis senti mourir pendant ces quelques heures incertaines où je ne savais pas ce que tu étais devenue. Je t’ai choisie quand je t’ai envoyé ce sms, en préférant être malheureux et tentant de te préserver que de risquer de tout piétiner. Et je te choisis maintenant encore parce que… »

Il haussa les épaules de dépit : il ne trouvait plus ses mots. « J’ai pas perdu ton numéro, après la première nuit qu’on a passée ensemble, tu sais. J’avais pas perdu ton numéro. Je l’avais jeté parce que je savais que ça n’allait rien donner de bon… ou qu’au contraire, on risquait d’en arriver là. Je t’aime, Pandora. Je t’aime et je veux qu’on soit deux pour être trois. Je… Papa va mourir. Abi est morte à vingt-et-un ans. Alors au fond, si je peux ne serait-ce qu’avoir quarante ans avec toi dans mes bras, ce sera toujours bien plus que le temps que j’aurai passé avec Abi, ou avec mon père. Ce sera déjà suffisant parce que tu comprends pas, Panda… »

Elle ne pouvait pas comprendre. « Je veux que… » Que lui avait dit Edward, quelques mois plus tôt ? Trouve-toi une nana capable de te supporter et de t’épauler dans cette affaire, car je ne vois pas d’autre moyen de te guérir. « Panda… je ne peux pas te promettre… ce qu’un autre t’offrirait… » Il l’a pris dans ses bras, pour ne serait-ce que faire disparaître la distance qui les séparait encore. « Mais je te choisis. Au fond, je t’ai toujours choisie. Ne serait-ce que parce que je suis incapable de renoncer à mes droits sur le petit. » Et Papa avait été fou que de croire Calixte capable de ça. « Mais faudra être patiente avec moi. » Et de la patience, bien sûr qu’elle allait devoir en avoir avec lui. Parce que Calixte se sentait incapable d’assumer face à Papa ce qu’il était en train de dire. Parce qu’il n’avait pas le droit, pour le moment, d’envisager un quelconque avenir stable avec quelqu’un, pas tant qu’Edward ne serait pas marié. Et s’il en croyait ce que la presse pouvait déblatérer à propos de cette arriviste d’avocate… si Edward n’avait pas encore foutu en l’air ses fiançailles avec Diana, ce n’était pas encore totalement accompli. Et Calixte était encore figé dans l’attente.

 
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Re: (Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

 par Pandora A. O'Sullivan le Sam 10 Nov - 11:53


There was no black staining the walls of my memories
Pandora & Calixte






Ça y est, je l'ai dit... je lui ai dit que je l'aimais. Ça peut paraître idiot ou absurde en y repensant mais sur le coup, ça m'a semblé tellement... logique. Facile. Évident. Ce n'est pas le genre de chose que je dis souvent car ce sont des mots au pouvoir très puissant. On peut amadouer qui on veut, avec un je t'aime, on peut faire croire ce qu'on veut, avec un je t'aime... mais quand ils sont sincères et pensés, ils ont une puissance inégalable. Un je t'aime, c'est la naissance d'un sentiment, c'est un phare dans la nuit, c'est beaucoup de choses mais ce ne sont pas des mots en l'air. Comme tout le monde, j'ai un jour dit « je te déteste » à mes frères avant de partir bouder parce qu'une chose m'avait contrariée. Mais ça, ce sont des mots dans le vent, des répliques que tout le monde dit une fois dans sa vie, parce que détester est plus facile à feindre qu'aimer. Et là, je ne joue plus. Finie la comédie, le déni des sentiments et le rejet : je l'aime, cet homme aux joues rougies par le froid et les larmes, qui grelote sur mon canapé à cause de la pluie qui couvre toujours ses épaules. Je l'aime, lui ses manies d'aristocrate, lui et ses moues princières, lui et son sourire, lui et sa sensibilité musicale, lui tout simplement. Mais parce que je l'aime et parce qu'il a fait le premier pas vers moi, c'est à moi d'en faire un vers lui. Je sais maintenant qu'il ne veut plus voir sa vie tourner autour d'hypothèses insupportables et puisque c'est ainsi, nous allons affronter les difficultés quotidiennes sans nous dire « et si ». Et tant pis si, à un moment, on se casse la gueule. On se relèvera.

« D'accord. Alors on va affronter ça tous les deux et ça ne sera pas une hypothèse, d'accord ? »

Moi aussi, j'essaye de me convaincre que ça va le faire... seulement, si je n'ai pas un père aux principes arriérés, j'ai deux frères surprotecteurs et c'est bien suffisant pour nous mettre des bâtons dans les roues. Pire que ça, il y a cette épée de Damoclès au-dessus de ma tête qui, chaque jour, me triture un peu plus les poumons pour me rappeler qu'à tout moment, je peux me retrouver à chercher bêtement l'oxygène comme un poisson hors de l'eau. Et ça, Calixte a le droit de le savoir, même si verbaliser la chose me fait soudain réaliser à quel point j'ai peur de tout ça. Pendant un moment, tandis que les sanglots m'obstruent encore plus la gorge, Calixte reste silencieux. Que pourrait-il dire, après tout ? Je suis désolé ? Ce n'est pas de sa faute. Mais non ça va aller ? S'il me dit ça, je lui en mets une. Au lieu de ça, il murmure que c'est injuste et, surprise, je relève la tête. On ne me dit jamais que c'est injuste. On me dit toujours que ça va aller, que je vais vivre longtemps, que blablabla... tout un tas de discours encourageants qui me donnent envie de distribuer des baffes. Mais jamais personne ne m'a dit que c'était injuste. Alors que pourtant, ça l'est. Et même si la colère suinte de ses mots et me fait culpabiliser, je comprends qu'il a bien mieux cerner cette histoire que n'importe qui d'autre avant lui.

« Je... je suis désolée, Cal, je... je ne veux pas que notre relation soit construite sur un mensonge et ce... cette chose qui me ronge les poumons fait partie de moi. Tu as le droit de savoir dans quoi tu t'engages... »

Et pas un seul instant je ne pense à ma mutation. Ça me semble tellement accessoire et négligeable, à côté de ça que ça me sort complètement de la tête. Et mon cœur se met à battre la chamade quand il affirme qu'il me choisit. Je sais bien que les choses ne seront pas facile à changer mais savoir qu'il est prêt à me choisir, à nous choisir plutôt que de suivre les volontés d'un père qu'il admire visiblement beaucoup, ça a énormément de valeur pour moi.

« Je ne veux pas que tu le regrettes, Cal, ce n'est pas tous les jours rigolo d'être avec une souffreteuse qui crache ses poumons. Et ça compte énormément pour moi, ce que tu me dis là... si tu savais comme je suis désolée... »

Désolée d'avoir fuis, désolée d'avoir refusé qu'on discute, désolée de ne pas lui avoir laissé une chance, désolée d'avoir eu peur, peur comme toujours, peur comme jamais, peur de l'abandon, tout simplement. Et puis je me tais, parce que celui qui a des choses à dire dans cette histoire, c'est Calixte. Quarante ans... c'est vrai que ça serait beau, quarante années passées ensemble. Je n'y ai même pas pensé, tant ça me semble inimaginable. Je n'ai jamais passé beaucoup de temps avec qui que ce soit, je me suis toujours arrangée pour partir le plus tôt possible afin d'éviter cet abandon que je crains tant. Pourquoi c'est si différent avec Calixte ? Je ne sais pas trop... on a un côté brisé, en miettes tous les deux, un besoin de serrer l'autre dans nos bras, des similitudes et des différences qui font de nous deux pièces d'un puzzle qui s'emboîte bien trop aisément. Alors je l'écoute, bois ses paroles, résiste à l'envie de l'embrasser, de lui arracher sa chemise, de... mais on va éviter d'en rajouter une couche, la crevette n'a pas besoin d'un petit frère aussi vite. Il a des mots qui me touchent, le Seymour, des paroles qui sonnent si juste qu'elle touche leur cible à chaque syllabe prononcée. Quarante ans... si j'étais un peu moins anesthésiée par un trop plein d'émotions, je me rendrais peut-être compte que tout son discours ressemble à LA déclaration d'amour, celle qui précède généralement une demande en mariage ou une connerie du genre.

Je n'ai pas le temps de songer à quoi que ce soit d'autre qu'il me prend dans ses bras. Faisant fi de ses vêtements encore humides, je me niche contre lui, pose ma tête contre son épaule et ferme les yeux un moment. Sa veste sent un mélange d'eau de pluie et de parfum boisé, sa chemise sent la même lessive qu'un mois et demi auparavant, rien n'a changé, quelque part... sauf nos sentiments. Sa voix me berce et j'ai envie de lui faire confiance, envie de le croire, persuadée que rien de ce qu'il me dit n'est un discours savamment préparé, que tout est authentique et sincère. Parce qu'il l'est, hein ? Il est sincère. Mon bras vient enserrer sa taille et ma voix se fait murmure.

« C'est pas grave, si je dois patienter... si tu es là, je veux bien attendre trois décennies. Tu sais, je suis désolée d'avoir réagi aussi vivement, le mois dernier. J'ai une peur bleue de l'abandon et j'ai cru qu'en t'éloignant, j'aurais moins ce sentiment, mais... le fait est que je ne peux pas... je ne peux plus vivre sans toi, Calixte. Je m'en fiche de ce qu'un autre pourrait m'offrir, c'est toi et toi seul que je veux. Et puis... toi aussi, tu devras être patient avec moi. »

Je me redresse, un sourire malicieux aux lèvres.

« Je parle en dormant, je ne à peine faire cuire des pâtes, je passe une heure dans la salle de bain le matin et Biscuit pète la nuit. Ça lui fait peur et il se met à couiner, un enfer. »

Je dépose un baiser sur la joue de Calixte et me cale à nouveau contre lui.

« Plus sérieusement, s'il faut qu'on se cache, et bien on se cachera. On ira se perdre dans la campagne écossaise, là où personne ne nous connaîtra, je sais pas comment on s'y prendra mais on y arrivera. Pour le petit aussi, c'est indispensable. »

Je ne suis absolument pas convaincue de ce que je dis mais puisqu'on est rendus à être optimistes, autant continuer sur cette voie. Qu'est-ce qui se serait passé, si Calixte était entré au LSO en même temps que moi ? Est-ce que ça aurait changé quelque chose ? Est-ce qu'on en serait là aujourd'hui ? Est-ce qu'on serait un vieux couple avec quatre marmots et un cycle de sommeil réduit à néant ? Ou est-ce qu'on serait passés à côté de tout ça ?

« Mais si tu me choisis, je veux que tu me laisses choisir aussi. Que tu me laisses choisir d'être avec toi et tant pis si ça doit parfois être compliqué, que ça soit avec ta famille ou n'importe qui d'autre. Tant qu'on peut avoir un peu de bonheur, tous les deux... »

Je me sens alors cruelle d'être soulagée à l'idée que son père passe bientôt l'arme à gauche. Parce que d'un côté, il est normal que Calixte ait besoin de lui, qu'il l'identifie comme un modèle mais d'un autre, son père détient la clé de sa liberté et ça, ce n'est pas rien.

« Je veux qu'on finisse vieux, fripés et ronchons tous les deux. Enfin tous les trois... »

Et en parlant de ça, j'ai quelque chose à lui montrer mais l'espace d'un instant, j'hésite. Alors je prétexte autre chose.

« Tu vas attraper froid, à rester trempé, attends... »

Je me lève, ayant oublié qu'il est venu avec la moitié de sa baraque, et me dirige vers la chambre, d'où je reviens avec une chemise et un pull secs, ainsi qu'une grande pochette en papier.

« Tu avais oublié ça la... dernière fois. Alors je les ai gardés. »

Je lui tends les vêtements, lui laisse le temps de les enfiler et, une fois qu'il est à nouveau sec et présentable – comme si Calixte avait un jour pu être mal fringué, tiens – je me cale contre lui en lui tendant la pochette en papier dans laquelle le médecin a glissé la première échographie de la crevette.

« Je suis désolée, j'y suis allée il y a trois jours... mais si tu veux voir le premier portrait de la crevette, je trouve que la ressemblance avec toi est flagrante ! »

C'est une moquerie, bien sûr. On distingue tout juste les contours d'une tête, on devine la forme d'un corps mais l'appellation crevette n'est pas si éloignée de la réalité.

« Et voilà, crevette. C'est ton papa. Calixte, voici... et bien crevette, parce qu'il n'a pas de nom pour le moment. »

Encore une chose à laquelle j'ai refusé de songer pour ne pas rendre tout ça trop concret. Ce n'est pas rien, un prénom, c'est littéralement le mot qu'il entendra le plus souvent dans sa vie ou pas loin. Si on l'appelle vraiment crevette, il risque de nous en vouloir pour le restant de ses jours et ça serait bien dommage.

« Je suis sûre que lui aussi, il t'a choisi. Bon il aura moins de patience que nous deux... dans trois mois, je ressemblerai à une baleine... », je maugrée.

Les yeux rivés sur le cliché en noir et blanc, je me fais la réflexion que c'est bien fait, la technologie. Mais également que lorsque je l'ai vue pour la première fois, j'ai eu mal au cœur, envie de pleurer et en ai détourné le regard si vite que j'ai à peine pris le temps de l'observer. À présent que je le détaille et que les battement du cœur de Calixte me bercent, je me rends compte que c'est une photo magnifique. À moins que ça ne soit la sérénité qui me rende stone.
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Re: (Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

 par H. Calixte Seymour le Sam 10 Nov - 11:55

 
   

There was no black staining the walls of my memories

   pandora & calixte
 
 
Oh, il était toujours perdu, Calixte. Égaré, loin de chez lui, sans savoir si l’injonction de Papa était réellement, tangible, si elle se poursuivrait demain. Il était toujours perdu mais… pendant une fraction de seconde, il le fut bien moins. Tu me manques terriblement, Calixte. Elle aussi, elle lui manquait. Terriblement également. Elle aussi, elle lui manquait, et lui aussi, il ne s’était à aucun moment projeté dans l’avenir, ces neuf dernières années, refroidi par le décès d’Abi, refroidi par les si, ces éternels si de Papa. Mais… mais il y avait un mais, qui lui glaça le sang. Qui le fit à nouveau dériver dans l’angoisse. Il était toujours perdu, Calixte, mais quand il plongea ses prunelles dans celle de Pandora, ce fut pour y trouver un point d’ancrage. Que malmenèrent les hypothèses répétées, martelées, assénées avec force par la violoncelliste, comme pour le mettre au pied du mur, comme pour le forcer à choisir, le forcer à regarder la réalité en face, acculé, le forcer à faire un choix. Et pire encore, le forcer à en assumer les conséquences après coup. Parce que Calixte, contrairement à ce que semblaient croire et Papa, et Pandora, était de ceux qui assumaient leurs décisions. Quand il donnait une interview ou quand il vendait son corps et son nom à la publicité pour faire l’éloge des tatouages, peu importaient à ses yeux - ou du moins souhaitait-il s’en convaincre - les regards chargés de mépris et de dédain d’Edward, il assumait pleinement le choix qu’il avait posé, en son âme et conscience. Quand il avait accepté, enfin, de tourner définitivement le dos à l’alto, ça l’avait rongé, mais il avait bien fini par accepter ce choix posé, avec la rancœur du déçu mais la loyauté acquise qu’il avait depuis toujours envers son père.

Et là, au fond, c’était exactement ce que Pandora lui demandait de faire. De choisir. Et d’assumer les conséquences de ses choix, d’assumer les conséquences de ses actes. C’en était fini des yeux fermés, du déni, de l’innocence voilée d’illusion. A croire qu’il fallait grandir, que ses trente ans s’étaient accompagnés d’une rupture définitive entre l’indulgence dont on pouvait faire preuve à son égard et… le reste. Tout le reste. Calixte avait murmuré pour lui sa lassitude face aux hypothèses, il manqua de sursauter quand Pandora y répondit. Quand Pandora ne l’abandonna pas, même sur ce terrain-là. « D'accord. Alors on va affronter ça tous les deux et ça ne sera pas une hypothèse, d'accord ? » Lentement, il opina du chef. Hésitant. Déterminé. « On va faire ça. » Ils allaient essayer de faire ça. Ils allaient faire ça, même : Calixte devait s’en convaincre. Ce n’était pas une hypothèse, ça ne devait pas être une hypothèse ni même être construit sur une hypothèse. Est-ce qu’il l’aimait ? Oui. Est-ce qu’il avait à un seul moment envisagé de cesser complètement de regarder en direction de leur petit truc qui grandissait à son rythme et qui allait naître d’ici six mois ? Non. Alors il fallait qu’il arrête avec les si, il fallait qu’ils arrêtent avec les si. Parce que… il n’y avait tout simplement plus de si. Il l’aimait.

Et elle l’aimait. Calixte eut un petit sourire gêné, presque ému, tout à fait ridicule. Un sourire que la suite éclipsa, en deux temps bien dosé. Il faut que tu saches une chose ; son cœur manqua un battement, sa respiration s’accéléra pour finir par devenir erratique. Je suis malade. Son cœur s’emballa. Complètement. Alors qu’il tentait de comprendre, d’assimiler, d’analyser, de conceptualiser ce qu’elle tentait de lui dire. Elle était malade, d’une de ces malades qui paralysaient, qui limitaient les faits, les gestes, l’avenir ; elle était malade, et ce n’étaient pas ses gènes qui étaient touchés de la maladie des mutants, c’était tout son corps, son organisme, et… et… et quoi ? Calixte resta muet. Pendant de longues secondes, transformées en minutes. Calixte resta muet, incapable de prononcer quoique ce soit de pertinent. De cohérent. Pandora était malade. Papa était malade. Et lui, il avait l’impression d’être malade d’impuissance face à cette injustice. Parce qu’il fallait le dire : c’était une injustice. Une injustice perdue dans le murmure de ses lèvres, écoeuré. C’était injuste. Injuste de voir ça. Abi était morte. Papa était mourant. Et maintenant… Pandora ? « Je... je suis désolée, Cal, je... je ne veux pas que notre relation soit construite sur un mensonge et ce... cette chose qui me ronge les poumons fait partie de moi. Tu as le droit de savoir dans quoi tu t'engages... » Il secoua la tête. Les poumons. Il regarda son visage, chercha dans ses lèvres le violet de l’hypoxie, ou au niveau de ses mains – surveillance illusoire – les marques d’une tachycardie. Il ne trouva que les yeux de Pandora. Dans lesquels il se noya. « Je ne veux pas que tu le regrettes, Cal, ce n'est pas tous les jours rigolo d'être avec une souffreteuse qui crache ses poumons. Et ça compte énormément pour moi, ce que tu me dis là... si tu savais comme je suis désolée... » Il secoua la tête, encore une fois. De toute évidence, ils avaient juste des problèmes pour parler. Communiquer. Exprimer ce qui importait. En même temps, jusque-là, ne se l’étaient-ils pas interdit ? Bâillonnés chacun de leur côté par leur aveuglement, muselés par ce contrat passé au conservatoire pour mieux gérer la suite. Pour qu’ils n’en arrivent jamais là où ils en étaient arrivés aujourd’hui. Là où il en était arrivé.

Je te choisis, Panda. Calixte ne réfléchissait plus vraiment. Ni à ses propos, ni à leur implication, ni à Papa, ni aux Seymour, ni aux Veilleurs, ni à l’avenir et aux conséquences qui allaient finir par suivre, inévitablement. A dire vrai, plus il parlait, plus il se libérait, sans prendre de recul sur ce que ses propos pouvaient véhiculer, sans prendre de recul sur ce qu’ils dévoilaient, sans prendre de recul sur tout ce qu’il pouvait être en train d’assumer. Calixte était incapable de réfléchir. Elle voulait qu’il assume ? Et bien il faisait plus que cela. Il regardait droit dans les yeux les évidences. Il la choisissait, il ne choisissait pas ce dossier envoyé par les avocats qui n’attendait plus que sa signature. Il la choisissait, il choisissait la complexité ; il choisissait la paternité, quand bien même ça pouvait détruire tout ce qui le protégeait jusque-là. Les Seymour n’aimaient pas les scandales, les Seymour n’aimaient pas ceux qui sortaient des sentiers battus, les Seymour n’avaient de patience que pour les enfants, ou ceux qui maîtrisaient au moins un peu les conséquences de leurs inconsciences ; mais des enfants nés hors mariage avec une roturière ? Et bien soit. Calixte décida que pour le moment, ce n’était plus son problème. Que si Papa était capable de générer ce genre de dossier en l’espace de quelques heures, et bien ses avocats auraient les épaules pour encaisser bien pire dans les mois à venir. Calixte décida qu’Edward – pour une fois – n’avait pas tort. Et quand il prit Pandora dans ses bras, ce fut autant pour se rassurer que pour se conforter dans sa décision. Qui n’en était pas une : c’était une évidence assumée, tout simplement.

Il fallait juste que Pandora accepte de lui faire confiance, de croire ce qu’il disait. D’accepter ce qu’il craignait. Qu’elle accepte d’être patiente, de ne pas réclamer tout de suite une visite chez la belle-famille. « C'est pas grave, si je dois patienter... si tu es là, je veux bien attendre trois décennies. Tu sais, je suis désolée d'avoir réagi aussi vivement, le mois dernier. J'ai une peur bleue de l'abandon et j'ai cru qu'en t'éloignant, j'aurais moins ce sentiment, mais... le fait est que je ne peux pas... je ne peux plus vivre sans toi, Calixte. Je m'en fiche de ce qu'un autre pourrait m'offrir, c'est toi et toi seul que je veux. Et puis... toi aussi, tu devras être patient avec moi. » Un sourire soulagé mutina ses mots, il l’embrassa pour la punir d’avoir dit de telles inepties. Ou la remercier encore en fois d’affirmer tout ça. « Je parle en dormant, je sais à peine faire cuire des pâtes, je passe une heure dans la salle de bain le matin et Biscuit pète la nuit. Ça lui fait peur et il se met à couiner, un enfer. » Elle se cala à nouveau contre lui, il l’enlaça pour mieux la protéger, tout en laissant par réflexe son regard dériver vers les chiens. Si on commençait à faire la liste des défauts, Calixte se fit la remarque qu’ils risquaient d’en avoir pour bien longtemps. « Plus sérieusement, s'il faut qu'on se cache, et bien on se cachera. On ira se perdre dans la campagne écossaise, là où personne ne nous connaîtra, je sais pas comment on s'y prendra mais on y arrivera. Pour le petit aussi, c'est indispensable. » Un murmure. « Bien sûr » Bien sûr que c’était indispensable. Pour le petit. Pour eux. Pour lui.  

« Mais si tu me choisis, je veux que tu me laisses choisir aussi. Que tu me laisses choisir d'être avec toi et tant pis si ça doit parfois être compliqué, que ça soit avec ta famille ou n'importe qui d'autre. Tant qu'on peut avoir un peu de bonheur, tous les deux... Je veux qu'on finisse vieux, fripés et ronchons tous les deux. Enfin tous les trois... » Il laissa glisser ses prunelles dans sa direction, se redressant alors qu’elle se levait : « Tu vas attraper froid, à rester trempé, attends... » Calixte se souvint à ce moment-là que sa veste et sa chemise étaient toutes deux trempées, il bondit sur ses pieds, « Attends, j’ai… » Elle avait déjà disparu dans un couloir et vers sa chambre – à n’en pas douter – quand il acheva, inutilement, sa phrase. « … des affaires. » Quelques affaires jetées dans un sac sans savoir comment s’y prendre, une ou deux chemises assurément froissées, un jean et trois tee-shirts, rien de bien utile, il fallait l’avouer. Un soupir, Calixte profita de la brève disparition de Pandora pour respirer, regarder autour de lui. « Tu avais oublié ça la... dernière fois. Alors je les ai gardés. »

Il tendit la main, récupéra les vêtements, commença à défaire les boutons de sa chemise sans même y songer. Un léger sourire aux lèvres. La dernière fois… A quand remonter leur dernière fois ? Un ou deux jours avant son anniversaire si ses souvenirs étaient bons : il déglutit, ses mains tremblantes lui compliquèrent la tâche sur les derniers boutons. Sa chemise s’échoua au sol, il enfila aussitôt celle correctement pliée et repassée que Panda avait gardé chez elle pendant bien six semaines. Et se rendit compte qu’elle tenait une pochette en carton. La désigna d’un mouvement de tête interrogatif. « Qu’est-ce ? » Avant de la perdre de vue une fraction de seconde, le temps que son pull n’échoue sur ses épaules, ne l’enveloppe complètement, et qu’il en profite pour se recoiffer de quelques doigts passés dans les cheveux et de réajuster manches et col en quelques gestes bien calculés.

Il avait à peine récupéré ses affaires mouillées, pliées sommairement par réflexe et déposées dans un coin, que Pandora avait retrouvé sa place au creux de ses bras, pour qu’il puisse respirer son parfum avec un ravissement ridicule, qu’elle lui tendait à nouveau la pochette. Calixte ne se fit pas prier, l’ouvrit d’un geste curieux, qui se transforma en émotion mal contenu dès qu’il reconnu ce qui se dessinait sur la photographie. « C’est… » Oui. « Je suis désolée, j'y suis allée il y a trois jours... mais si tu veux voir le premier portrait de la crevette, je trouve que la ressemblance avec toi est flagrante ! Et voilà, crevette. C'est ton papa. Calixte, voici... et bien crevette, parce qu'il n'a pas de nom pour le moment. » Du bout du doigt, avec précaution, Calixte parcourut les contours de cette petite forme qui n’était ni plus ni moins qu’un être humain, qu’il avait aidé à créer. « Bien sûr que la ressemblance est frappante. Je suis sûr qu’il aura mon nez. Ou mes yeux. Ou quelque chose de moi. Peut-être mon humilité… » Ses yeux plissés, son sourire qu’il était incapable de réprimer : la moquerie dans sa voix n’était guère difficile à percevoir. Et c’était le but. « Je suis sûre que lui aussi, il t'a choisi. Bon il aura moins de patience que nous deux... dans trois mois, je ressemblerai à une baleine... » Tout en riant doucement, Calixte tint l’échographie à bout de bruit, réprima la pointe de déception qui lui effleurait la peau – il avait manqué cette première entrevue – pour mieux se concentrer sur cette petite chose. Et tout naturellement, il se retrouva à glisser sa main sur le ventre de Pandora, avec nervosité. D’ici un mois ou deux…

« D’ici un mois ou deux… » La gravité s’empara à nouveau de sa respiration, de sa voix, de son regard et de sa respiration. Pandora n’avait pas tort : il allait devoir apprendre à réellement composer avec ses défauts. Y compris celui qui le forçait à se souvenir même des sujets qui fâchaient. Le rappeler à l’ordre. L’obliger à… et bien… se projeter réellement. Dans un mois ou deux… « Peut-être que j’aurai réussi à ramener Papa à la raison. Ou peut-être t’aurons-nous trouvé quelques ancêtres issus d’une obscure branche ducale d’Irlande ou du Pays de Galles pour te légitimer à ses yeux ? » Il en doutait. Quoique… « Tu l’as annoncé à ta famille, du coup, je suppose… si tu disais que ton frère… Tu leur as dit que c’était moi, le père ? »

Moi. Lui. Henry Seymour. Calixte Seymour. Un vulgaire plan-cul ou juste un ami ? Quelque part, il était curieux. Parce que lui, il n’avait pas su, un peu plus tôt, dire à Papa qui était Pandora, très exactement.

 
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Re: (Pandixte) | There was no black staining the walls of my memories

 par Pandora A. O'Sullivan le Sam 10 Nov - 11:56


There was no black staining the walls of my memories
Pandora & Calixte






Elles m'épuisent, toutes ces émotions qui m'assaillent lorsque je lève les yeux vers Calixte. Il y a ce déferlement violent de joie et d'amour, une puissance que je ne suis pas habituée à supporter ni assumer car en règle générale, je me tiens loin de tout ce qui peut ressembler à un amour aussi sincère que celui que j'éprouve pour lui. Je ne sais pas gérer ça, tout comme je suis incapable d'interpréter la colère qui ne cesse de bouillir en moi. Oui, je suis en colère. J'ai été en colère contre Calixte pendant six semaines et maintenant qu'elle s'apaise, c'est pour mieux se déporter sur son père, sa famille, son nom, son origine. Le fossé entre nous ne s'est pas résorbé, c'est simplement nous qui n'hésitons plus à nous tenir au bord, quitte à glisser. Seulement voilà : on ne nous changera pas. Calixte sera toujours un fils de nobles, je serai toujours la fille d'une roturière et d'un type dont on ignore tout. Et notre enfant... aux yeux de sa famille, ce sera toujours un bâtard et ça me révolte. Je n'ai pas grandi dans ce milieu, c'est bien trop difficile pour moi d'accepter des idées que je juge arriérées et ridicules. Je ne suis tout simplement pas en mesure d'accepter les choses telles qu'elles sont mais je ne suis pas certaine d'avoir encore suffisamment d'énergie pour me battre si le patriarche Seymour décide de nous mettre des bâtons dans les roues. Mais affronter ça à deux, en revanche... ça, ça me semble possible, ça, ça me semble envisageable, concret.

C'est aussi concret que cette échographie que je lui tends. Ça a vraiment l'air de rien, ce genre de cliché. Ce n'est pas très net, il n'y a pas grand chose à voir, mais on les devine déjà, les contours de son petit corps. J'éclate alors de rire et donne un petit coup de coude à Calixte.

« Je ne sais pas si je préfère qu'il ait ton humilité ou tes caprices... mais s'il a ta jolie frimousse, il démarrera très bien dans la vie ! »

J'espère simplement qu'il ira bien... cette phrase reste coincée dans ma gorge. Je sais pertinemment que cette possibilité pèse déjà au-dessus de son crâne comme une épée de Damoclès, Charlie me l'a suffisamment répété. J'en viens à espérer qu'il soit humain, aussi humain que son père et surtout pas mutant car chez moi, mutation rime avec maladie génétique. Je ne suis pas certaine d'être capable de regarder mon enfant dans les yeux sans culpabiliser s'il naît avec un organe ou un membre défaillant. L'ennui, c'est que je peux difficilement évoquer cette possibilité avec Calixte sans lui parler des générations mutantes qui défilent dans ma famille. La dernière conversation que nous avons eu à ce sujet a rapidement été avortée mais j'en ai retenu une chose : le mot mutant le crispe.

« Tu crois qu'il sera poil de carotte lui aussi ? Je suis sûre que ça lui irait bien ! »

Je sursaute en sentant les doigts de Calixte se poser sur mon ventre. Lui qui a, quelques poignées de minutes plus tôt, retiré sa main comme s'il s'était brûlé, semble avoir changé d'avis. Je relève les yeux vers lui et fronce les sourcils devant son air grave. Quoi, dans un mois ou deux ? Les mots qui suivent me paralysent. Je préfère de loin la légèreté des dernières minutes car je ne suis pas certaine de pouvoir rester polie et agréable s'il continue à me parler de son père. Je me redresse, m'écarte doucement et fixe ostensiblement l'échographie plutôt que le visage de Calixte.

« C'est tout de même incroyable... ton père ne sait rien de moi mais le simple fait d'avoir une particule dans mon nom me rendrait valable à ses yeux ? Je sais bien que c'est un monde différent, que chez vous ça a du sens, mais... il y a autant de gens bien chez les roturiers et il n'a pas l'air de s'en rendre compte. Je veux dire... comprends-moi bien, Calixte. Je peux tout à fait vivre avec l'idée que ta famille ne m'apprécie pas. En revanche, je risque d'avoir du mal à accepter que notre enfant soit mésestimé à cause de mes origines. »

Et ça, il faut qu'il en ait conscience. Le regard d'autrui est bien trop important pour un enfant et avoir des grands-parents aimant est important pour son développement. Et en parlant de grands-parents, une idée me vient.

« Après... tu peux dire à ton père que ma grand-mère est Lady Victoria Hill, la tante de l'actuel Marquis de Downshire. Bon, tu n'es pas obligé de lui raconter le reste de l'histoire, mais ma grand-mère est tombée amoureuse du valet de pied de son père quand elle avait quoi... dix-sept ans ? Elle a eu droit au même discours : son père voulait la marier à un noble anglais, un type qui s'appelait Howard, je crois, mais elle n'en a fait qu'à sa tête. Elle est partie, s'est mariée à Liam O'Sullivan et tadaaaam ! Tu connais la suite. Donc si ça compte vraiment pour ton père, j'ai un quart de sang noble dans les veines, puisque du côté de mon père, je ne sais pas d'où il vient. »

Et ça, c'est faux. Depuis peu, je connais au moins son nom, Saberhagen. Seulement, avant d'en savoir plus à leur sujet, je préfère me dire que je ne sais rien. Tandis que pour ma grand-mère, c'est avéré, il n'y a qu'à voir comment elle monte à cheval ou prend le thé pour savoir qu'elle vient du même monde que Calixte. Un monde qu'elle a laissé derrière elle et dont elle a énormément souffert par ailleurs mais ça, inutile de le préciser maintenant, je risque de faire fuir mini Seymour.

« Ça n'est peut-être pas grand-chose, mais... si ça peut te faciliter la tâche avec ton père... je veux simplement qu'il accepte le petit, le reste, ce n'est pas grave. »

Je ne veux pas d'argent, je ne veux pas de titre, je ne veux pas de nom. Merci bien, je laisse tout ça aux autres. Je veux juste un papy sympa qui lira des histoires à son petit fils et lui racontera celle de sa famille. C'est trop demander ? Ce qui est trop demandé, visiblement, c'est que Calixte se détende car déjà, il enchaîne avec les questions délicates.

« Hum... je... c'est un peu compliqué, en réalité. Marcus l'a découvert en même temps que moi et... en fait, je n'ai pas eu besoin de lui dire que tu es le père parce qu'il a... hum... un peu... entendu parler de toi ? Je lui ai mentionné ton nom à une ou deux reprises ? »

350 reprises serait plus exact. Marcus a entendu parler de Calixte pendant deux mois de façon régulière et répétée, à tel point qu'il a dû nous maudire tous les deux plus d'une fois. Alors oui, il sait qui est le père.

« Ma mère était très heureuse d'apprendre la nouvelle, je n'ai pas eu le courage de lui dire que nous n'étions plus ensemble à ce moment-là. Mais elle veut absolument te rencontrer, d'ailleurs. »

Tout comme ma grand-mère et ça, c'est autre chose. S'il a l'habitude d'un père stoïque et froid, Calixte risque de découvrir un autre aspect de l'aristocratie en la personne incontrôlable et fantasque de ma chère grand-mère. Est-ce que je lui mentionne ça tout de suite ? Non. On a dit : ne le fait pas fuir, Panda.

« C'est Charlie, qui l'a mal pris. C'est vrai que quand on y pense, on ne se connaît pas depuis très longtemps et je ne t'ai jamais parlé de Charlie, je t'ai simplement dit que j'avais deux frères. C'est le jumeau de Marcus. Pour lui, vouloir garder l'enfant est une connerie sans nom et je vais bousiller ma vie si je ne réagis pas maintenant, mais... Charlie me voit comme une enfant, ça n'aide pas trop. Alors voilà, Marcus et ma mère savent qui tu es, Charlie non, parce que je ne tiens pas à ce qu'il vienne fourrer son nez dans nos affaires. »

C'est déjà suffisamment compliqué comme ça, disons-le franchement.

« Et toi ? Tu en as parlé à ton frère et ta sœur ? Et... quelqu'un sait que c'est moi ? »

Est-ce que je dois m'attendre à voir un défilé de Seymour à ma porte ou est-ce que ça va ? Bon sang que ça va être compliqué, cette histoire...
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